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Salvator Mundi, Antonello da Messina

Antonello da Messina : Salvator Mundi. (1465-1475, National Gallery, Londres)

Antonello da Messina : Salvator Mundi. (1465-1475, National Gallery, Londres)

C’est vers le milieu du XVe siècle que Antonello da Messina peint le portait d’un Christ bénissant sous l’influence très probable d’artistes flamands. De petit format, environ 30 sur 40 cm, le tableau adopte la gravité et la rigueur nordiques qu’il associe à la théâtralité du geste et de l’espace italiens. Au visage naturel, à la sérénité humble, aux coloris modestes et rares, l’artiste sicilien travaillant à Venise, en pleine maturité artistique – il a environ 30 ou 35 ans – oppose le raffinement presque maniéré des mains qui donnent la bénédiction. Les dix doigts posés avec une fausse simplicité sur un banal parapet marquent à la fois la préhension d’un monde que la main gauche soumet et l’élévation spirituelle du geste du Sauveur qui de sa main droite donne une bénédiction toute en élévation, juste au-devant du buste du Christ qu’elle efface pour mieux accentuer la ligne verticale l’unissant au visage du Fils de Dieu. La main qui décrète et la main qui élève, avec leur support de planches fendues où Antonello date et signe orgueilleusement son œuvre, occupent le tiers inférieur du tableau. C’est le tiers signifiant en quelque sorte, celui qui donne à ce portrait son titre et identifie la fonction de Sauveur du monde. Sans lui l’œuvre n’est qu’un visage. Dieu n’y est pas.

Cela n’a pas échappé au metteur en scène italien Romeo Castellucci qui depuis vingt-cinq ans, adoré ou honni, bouscule l’Europe de ses spectacles à la fois performances plastiques et méditations philosophiques. En 2011, il s’attache, dans une représentation de 55 minutes, à montrer dans toute sa violence la déchéance physique d’un père que son fils, avec une obstination vaine, tente de sauver du naufrage de la vieillesse quand le corps trahit l’esprit. Souillé par sa chair et ses organes déliquescents, le vieil homme est un chemin de croix pour l’amour de son fils, impuissant devant l’humiliation que la mort peut infliger à la vie avant de l’emporter sur elle. En fond de scène, l’immense reproduction du Salvator mundi d’Antonello contemple de son regard céleste l’amour qui ne peut rien contre la mort. Ce spectacle titré « Sur le concept du visage du Fils de Dieu » a déclenché manifestations, protestations et interruptions de représentations partout en France de la part de chrétiens heurtés par cette réflexion angoissée et provocatrice sur l’épreuve d’un déclin contemplé par un Dieu indifférent. Au cœur de la polémique bien entendu, la repraoduction du Salvator mundi.

Or, ce n’est pas la toile d’Antonello qu’installe sur scène Castellucci mais exclusivement le visage de Jésus, sans le parapet et surtout sans la bénédiction. Le spectateur est ainsi conduit à contempler le visage du Fils de Dieu sans que désormais le tiers signifiant du tableau nous dise qu’il est le Fils de Dieu. Perdant l’universalité de son geste, le Christ devient ce beau visage entre l’impassibilité et la compassion que vieillard mourant, fils attentionné et spectateurs ne peuvent plus qu’interroger : quand Dieu n’est pas reconnaissable comme Dieu, quel est son visage ? Détournant sans la trahir l’œuvre picturale, Romeo Castellucci lui offre d’être le cheminement de l’homme entre le Dieu absent qui reste à rencontrer et le Sauveur reconnu et nommé. L’icône vénérable s’est transformée. Le visage du Fils de Dieu est devenu une page à écrire.

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À propos Thierry Jopeck

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