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Protestants et musulmans pensent ensemble la modernité

Les événements de janvier ont ranimé les vieux démons de la conscience chrétienne occidentale à l’endroit de l’islam. Pourtant, des lieux de réflexion continuent de maintenir le dialogue interreligieux, y compris en terre musulmane. L’Institut Al Mowafaqa de Rabat, créé en 2012 à l’initiative des Églises catholique et protestante au Maroc avec le soutien des autorités politiques locales afin de répondre à leurs besoins de formation, est de ceux-là. En avril 2015 a été offerte à une trentaine d’étudiantes et d’étudiants une semaine de formation aux rapports entre religions et modernité, l’accent étant mis pour l’occasion sur l’islam et le protestantisme.

L’expérience pédagogique ainsi tentée se voulait novatrice tant par sa forme que par son contenu. Quant au fond, il s’agissait d’adopter un point de vue comparatiste sur les rapports entretenus par ces deux religions avec la culture moderne. Mais il importait aussi de tenir compte du contexte propre à des étudiants chrétiens, originaires principalement d’Afrique subsaharienne et dont certains avaient encore récemment subi les violences entre les deux religions concernées. La forme et la méthode d’approche retenues consistaient donc à répondre à ce contexte particulier d’enseignement en adoptant une approche historique et anthropologique pensée pour dépassionner le débat. Il s’agissait en effet de mettre en évidence l’enracinement historique et culturel des deux religions ainsi que les raisons contingentes de leurs rapports, parfois divergents, à la culture moderne.

Plusieurs thèmes ont été abordés : le rapport aux textes fondateurs (avec le développement de la méthode historico-critique au sein du protestantisme et, plus récemment, de l’islam), la question des liens entre religion et politique (au travers des œuvres de Roger Williams et John Locke ainsi que d’Averroès [1126-1198] et Ali Abderraziq) ou encore la place des femmes dans l’une et l’autre religion (avec la lecture comparée des œuvres de Poulain de la Barre et de Hoda Charaoui). Il en est ressorti que, si le protestantisme s’est confronté à la modernité bien avant l’islam et qu’il fut probablement l’un de ses principaux vecteurs en Occident, il n’en reste pas moins qu’à trois siècles d’écart, le même rapport à la culture moderne s’est fait jour au sein de l’islam – comme l’incarne le vaste mouvement de renaissance arabe de la « Nahda », qui touche à la fois la littérature, la politique, la culture et la religion depuis le XIXe siècle.

Pareils constats invitent à plusieurs réflexions. Tout d’abord, il s’agit de refuser avec la dernière énergie une approche culturaliste de l’islam pensé comme incompatible avec toute forme de modernité et prônant la soumission de l’espace public aux normes définies par le Coran, le Hadith ou la charia. Ensuite, il s’agit d’admettre que la matrice européenne de ce qu’il est convenu d’appeler la culture moderne a pu souvent être utilisée comme moyen de réalisation d’un agenda colonial à peine déguisé. Mais ce constat ne doit pas pour autant nous conduire à percevoir les valeurs de la modernité (autonomie du sujet, tolérance, laïcité, égalité des sexes) comme une forme altérée de colonialisme européen. Celles-ci ont certes été pensées en Europe et propagées par les puissances européennes à l’ère du colonialisme, mais il serait indu de négliger le fait qu’elles ont souvent été reprises avec enthousiasme par nombre de penseurs arabes et/ou musulmans. De même, il serait simpliste de nier le fait que, si elles furent développées en Europe, elles le furent le plus souvent sur la base de pensées issues d’autres horizons culturels et religieux, comme justement le monde musulman – que l’on songe à l’œuvre d’Averroès ou à des courants comme le mu’tazilisme ! Le génie de l’Europe et du protestantisme ne consiste donc pas tant à avoir donné naissance à la culture moderne, mais bien à avoir su « synthétiser » des idées issues de divers courants et de diverses cultures pour produire ce qui constitue à proprement parler la modernité.

Certes, l’émergence d’un nouveau fondamentalisme protestant et la contestation des valeurs de la modernité au sein d’une confession qui les a tant prônées pourraient laisser croire à leur irrémédiable décomposition. Or, c’est à de tout autres conclusions que nous invitent justement les penseurs qui, depuis près de deux siècles, tentent de valoriser l’essor d’un islam des Lumières. En défendant la compatibilité de leur religion avec les valeurs de la modernité et en assumant une lecture critique de ses textes fondateurs, ces auteurs nous rappellent que ces valeurs demeurent bel et bien universelles. Il n’est donc peut-être pas totalement chimérique d’espérer que ce soit de cet islam que viendra l’impulsion nécessaire au réveil dont le protestantisme occidental a tant besoin.

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À propos Pierre-Olivier Léchot

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est docteur en théologie et professeur d’histoire moderne à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris). Il est également membre associé du Laboratoire d’Études sur les Monothéismes (CNRS EPHE) et du comité de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (SHPF).

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