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Christ nous propose-t-il un idéal ?

Je suis gêné quand on dit qu’il y a une dimension d’idéal moral dans ce qu’apporte le Christ dans les évangiles. Le commandement d’aimer son prochain comme soi-même peut être entendu ainsi, surtout si cela inclut les ennemis.

Ce qui me gêne dans l’idéal, c’est la dimension d’absolu inaccessible qu’il prend dans l’esprit de nombreux chrétiens. Puisque l’idéal est si élevé, cela dispense de se mettre en route pour s’en approcher un peu : « Les idéaux sublimes sont pour les êtres d’exception comme Jésus, mais pas pour nous ! », pensons-nous bien souvent. De la constatation de nos limites et de notre finitude, nous passons très vite à cette pseudo-explication : c’est parce que nous sommes pécheurs que nous ne pouvons pas atteindre un tel idéal. Le pardon de Dieu vient alors nous permettre de nous tenir devant lui, mais sans vraiment nous convertir. Cela n’empêche pas que, cultes après cultes, nous éprouvions impérieusement le besoin de nous reconnaître pécheurs comme préalable à la rencontre de Dieu ; curieux préalable que celui de mettre en avant sa faute pour rencontrer celui qu’on est censé aimer. Quel beau présent nous lui faisons ! C’est, en fait, comme si nous n’arrivions pas à croire que ce Dieu nous aime vraiment, en dépit de nos fautes.

Dans ce scénario, on se reconnaît infidèle à l’idéal, on l’avoue indéfiniment, mais on continue de s’en réclamer. De ce fait, nous ne cessons pas de nous juger, ce que Jésus pourtant nous demande de ne pas faire. En nous jugeant, nous témoignons contre nous-mêmes et en faveur de l’idéal, mais sans doute plus secrètement en notre propre faveur, car nous pouvons continuer à nous penser comme des êtres à idéal élevé sans changer le moins du monde ni changer notre monde. Ce système de la faute et de l’aveu me semble vicié. Il nous faudrait enfin reconnaître que nous sommes des êtres à responsabilité limitée et pas, toujours et ontologiquement, de misérables pécheurs.

Jésus, me semble-t-il, ne nous propose pas, par exemple, le samaritain de la parabole comme une personne idéale à imiter toujours et partout. Dans le « fais de même » final de la parabole, il nous demande seulement d’éprouver de la gratitude envers le bon samaritain qui nous aura secourus et soignés, alors que nous étions blessés et perdus, non d’être toujours héroïques et de secourir tous les humains blessés qui se présentent à nous. Cette injonction serait inhumaine et irréalisable. L’idéal se confond trop souvent avec le « Tout, tout de suite » infantile, il sollicite nos désirs de toute-puissance et la mégalomanie de notre désir. Pas étonnant que nous soyons mortifiés par notre impuissance à ne pas être à la hauteur de l’idéal et que nous nous accusions… par dépit ! Oui, Jésus nous demande seulement d’éprouver de la gratitude envers celui qui a pris soin de nous. Cette gratitude engendrera alors, comme naturellement, le désir de faire comme celui qui nous a secourus, par identification en quelque sorte. Ce samaritain qui est venu à notre secours, c’est Jésus bien sûr ! La vie chrétienne est une vie de reconnaissance envers ce Christ qui nous a aimés le premier, sans raison, simplement parce que Dieu est amour.

Dieu, dans l’Évangile, ne vient pas nous proposer un idéal éthique sublime, il n’est pas venu mettre la barre plus haut que ne l’avait fait l’Ancien Testament. Par les antithèses du sermon sur la montagne (Mt 5,21-48), Jésus nous montre justement que nous ne pouvons pas prétendre accéder à la réalisation d’un tel idéal. Non, Jésus est venu soigner notre humanité blessée et nous guérir. C’est notre reconnaissance envers lui, et le Dieu qui se révèle en lui, qui peuvent nous faire accomplir des « œuvres plus grandes » (Jn 14,12) que nous le penserions, compte tenu de ce que nous sommes. On s’identifie toujours à celui qu’on aime.

Avez-vous remarqué cette chose très simple : quand à la sortie du métro, quelqu’un fait attention à nous et retient une de ces lourdes portes qui se referment toutes seules, nous faisons naturellement de même à notre tour sans nous poser de question. La vie en Christ, n’est-ce pas simplement rendre grâce ?

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À propos Michel Leconte

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né en avril 1949. Diplômé de l’École de Psychologue Praticien en psychopathologie clinique, formé à la psychanalyse. Il a exercé son métier dans la Marine Nationale. D’origine catholique, il a re- joint l’ERF et son courant libéral en 1989.

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