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« Saul se réveille de terre, les yeux ouverts, il ne voit rien… » Ac. 9,8

L’un s’appelle Michelangelo Merisi, il est né dans le village de Caravaggio. L’autre, Paolo Caliari, a vu le jour à Vérone. Le premier, le Caravage, a quinze ans quand meurt le second, Véronèse.

Michelangelo, brûlé par une vie d’incandescences, est un assassin, violent, broyé par ses déchirures. Toutes. Traqué, toujours en fuite, il agonise seul sur une plage à Porto Ercole dans le face à face avec Celui qu’il a toujours cherché dans ses modèles, rencontré dans ce peuple de la misère où il a aussi vécu les fulgurances de la chair. Le Souffrant l’habite, celui à qui, parfois, il donne son visage dans ses toiles.

Paolo, lui, s’est fixé à Venise. Pas d’errance. Il est au service des princes qu’il fréquente, dans l’éblouissement du luxe. Il ne semble pas inquiet, sa peinture, du moins, ne le dit pas. Elle est lumière et volupté.

Celle de Michelangelo invente le clair-obscur : une grâce sans questionnement chez l’un, la quête, dans les nuits de l’âme, d’une rédemption introuvable chez l’autre.

Et puis ces deux toiles : Damas. La route. La Voix. Véronèse, le Caravage.

Dans la première : le chaos. Les chevaux s’enfuient, les personnages sont emportés par les tourbillons d’un ciel d’orage, les arbres plient, les tuniques s’envolent. Saul est à terre, le corps renversé sous un cheval noir. C’est le désordre de l’esprit en résonance à celui du monde. Plus rien ne peut être contrôlé. Véronèse met en scène le chaos, le terrible : « Moi je suis Iéshoua que tu persécutes. » Le drame est extérieur mais présent sur la toile. Les massacres ne sont pas loin, sans doute que les adhérents, eux aussi, s’enfuient devant les sbires de Saul, sans comprendre ce qui arrive.

Est-ce cela qu’il revoit ? Lui, Saul ? Pour rencontrer Dieu faut-il revivre dans sa chair l’expérience du mal ? Le Pardon comme une mémoire qui pourrait être allégée de son poids ? Le montrer aux autres, le dire ? Véronèse fait de nous des spectateurs à qui il donne une réponse.

Le Caravage. Même épisode, mais tout est autre. Le temps s’est coagulé. C’est l’expérience mystique. Les bras ouverts, Paul accueille Celui qu’il reçoit. Rien de tel chez Véronèse. Pour Michelangelo, l’expérience de la grâce est une fulgurance, un orgasme d’esprit. Le cheval est blanc, le sabot levé, lui aussi en attente, comme s’il protégeait le corps abandonné. Rien d’extérieur ne vient troubler le dialogue avec la nuit du silence. La Voix devient lumière : clair – obscur. Le visage de Paul est en repos, il est de « l’autre coté ». Il regarde en lui-même. Nous assistons à une parousie. Pas besoin des éléments qui se déchaînent. Le drame qui était en lui nous renvoie au nôtre. C’est en nous que nous voyons. Les deux bras tendus. Enfin. Comme lui. Dans la rencontre de soi avec soi même. Dans l’accueil de Ce qui vient et que l’on ne peut sans doute pas comprendre, juste accueillir.

Les deux toiles me renvoient à la certitude (la Foi ?), mais bien plus au questionnement. La grâce est un vécu, un abandon, notre capacité à ouvrir les bras, frappé par ce silence qui n’est pas dans les bruits du monde. Mais le Caravage me dit que c’est, quoi qu’il en soit, un tête à tête terrible qui n’est jamais une réponse définitive… puisque sur la plage d’Ercole, il n’y avait pas de clair-obscur illuminant le cheval et l’homme. Il y avait la solitude. L’appel sans réponse. La nuit. Le Caravage, peut être, enfin, en paix.

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À propos Pierre Ruetsch

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est professeur d’histoire, membre de l’Oratoire du Louvre, engagé dans l’accompagnement des migrants et sans papiers à la Clairière (centre social fondé en 1911 par le pasteur Wilfred Monod).

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