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Quels sont vos ennemis ?

Suivant les époques et les sociétés, les chrétiens doivent lutter contre certaines attitudes qui empêchent les humains d’avoir une vie épanouie, libre et ouverte à la grâce. James Woody y discerne des « ennemis ». Dans notre société quel doit être notre combat ?

  Protester signifie à la fois contester et attester : dénoncer ce qui contrarie l’espérance de Dieu, ce qui blesse notre humanité et attester ce qui honore Dieu, ce qui épanouit notre humanité. Contester ce qui tue, attester ce qui fait vivre. Il en découle que la vie chrétienne consiste dans l’identification d’ennemis qui doivent être combattus pour laisser émerger les dynamiques qui relèvent de la bénédiction. De nos jours, quels sont nos ennemis ? J’en repère trois qui doivent nous mobiliser ardemment : l’indifférence, l’apathie et l’aliénation.

 

L’indifférence concerne aussi bien les personnes que les situations. C’est lorsque nous ne voyons pas les individus qui nous entourent et qui se fondent dans une masse anonyme. Ces personnes sont comme de la buée, un mot qui, en hébreu, évoque Abel, celui dont la vie ne pèse pas lourd dans la conscience de Caïn. Comment en arrivons-nous à ne plus voir celui que la Bible désigne comme notre frère, notre soeur ? Pour une part, je pense que la recherche de la transparence à tout prix est à l’origine de ce phénomène. La transparence, largement invoquée pour moraliser la vie publique, a un effet particulièrement pervers : rendre l’autre finalement transparent. Que reste-t-il de soi, lorsqu’on a tout déballé sur la place publique ? Pire que cela, quand la mode est de tout montrer, sur les réseaux sociaux, dans les médias, il n’est pas étonnant qu’au bout d’un moment il n’y ait plus rien à découvrir et donc à voir. Le paradoxe est qu’à force de tout montrer, on devient invisible, noyé dans un flot d’images. Quelles sont les personnes que l’on voit encore dans les villes gorgées d’habitants ? Celles qui se dissimulent. Les femmes voilées sont celles qui attirent le plus le regard, alors qu’elles sont supposées être voilées justement pour ne pas attirer les regards sur elles.

  La transparence fait disparaître les individus, comme la buée qui s’évapore, et conduit à l’indifférence, au regard qui ne voit plus, à la manière des disciples qui sont interpelés par Jésus (Mc 8,18). Disparaître du champ de vision de l’autre, c’est mourir. Cela est insupportable dans la perspective chrétienne, d’autant que l’étape suivante est de ne plus faire attention aux situations d’injustice, aux mécanismes de violence qu’on ne peut discerner que si on voit celles et ceux qui en sont victimes. Il faut donc protester contre l’indifférence en protestant pour la densification des individus : leur redonner du poids, de la consistance.

  De l’indifférence naît souvent l’absence de désir. À quoi bon s’engager pour des causes, dans des associations, pourquoi prendre des responsabilités ? Quand on a perdu le goût des autres, la vie elle-même devient fade et ne suscite plus beaucoup d’intérêt. Certes, l’actualité a de quoi nous dégoûter tant il y a de profondes raisons d’être accablés par les basses manoeuvres des uns et la cupidité des autres. Au nom du « tous pourris », on cesse de s’intéresser au politique, au nom du « tous incompétents », on ne fait plus confiance à l’Éducation, au nom du « tous soumis », il y a une défiance à l’égard de la justice, au nom du « tous hypocrites », on s’éloigne du religieux. Et ce n’est pas pour vivre autre chose, pour prendre d’autres responsabilités, mais pour se replier sur son univers, sur son cocon familial ou amical, pensant que là, au moins, on ne sera pas déçu. Le manque de désir, de volonté, l’apathie, réduit notre capacité d’être, ramène notre existence à une peau de chagrin. Nous ne répondons plus aux appels de Dieu relayés par le cri de l’humanité souffrante. Nous ne répondons plus à l’espérance de Dieu que traduisent les questions des enfants, les sollicitations de nos proches ou encore les projets de nos concitoyens. Cesser de répondre, c’estne plus assumer sa responsabilité individuelle et c’est devenir comme cet homme qui se condamne à voir le monde entier défiler devant lui sans être capable de prendre en marche le train de l’histoire (Jn 5,2-8).

  Il convient de réagir à cette apathie, à cette dépression qui devient collective. Il s’agit alors de prononcer ces paroles qui relèvent et mettent en route, ces paroles qui révèlent qu’il y a encore de belles et de grandes choses à vivre. Protester contre cette vie laissée à ellemême qui s’amenuise peu à peu, c’est protester pour une curiosité renouvelée, pour une capacité d’étonnement et d’émerveillement. Rendre le goût de la vie n’est pas une tâche facile, c’est aussi difficile que faire boire un âne qui n’a pas soif. Ce n’est pourtant pas impossible : un directeur de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) m’en a donné le secret. Il suffit de faire venir un âne qui a soif. En le voyant boire, l’autre âne se mettra à boire, lui aussi. N’est-ce pas ce que nous découvrons dans les évangiles ? La soif de vivre de Jésus a été suffisamment contagieuse pour que les disciples ne sombrent pas dans l’apathie après l’épisode de la croix. Il y a un désir mimétique qui peut être tout à fait positif. Témoignons par une vie enthousiaste qui incarne la joie parfaite dont parle Jésus (Jn 15,11) de ce que vivre veut dire, à la lumière de l’Évangile. C’est aussi cela, protester.

  L’aliénation sonne comme un vestige du passé qui n’aurait plus aucune réalité aujourd’hui. L’aliénation serait-elle vraiment morte dans la chute du mur de Berlin et dans la disparition du marxisme ? Malheureusement, ce n’est pas parce qu’on ne nomme plus un phénomène qu’il n’est plus à l’oeuvre. Force est de constater qu’aujourd’hui encore nombreux sont ceux qui sont prisonniers derrière des barreaux invisibles. Il n’y a pas que la force des habitudes qui soit contraignante et entrave notre vie. L’apathie a pour effet de priver l’homme de ce qui est l’un de ses fondements : la liberté. À force de ne plus faire preuve de liberté et de suivre le mouvement, toute situation nouvelle, imprévue, devient la source d’une profonde angoisse : on finit par devenir le prisonnier d’une vision trop étroite du monde, comme de ses carences affectives sans lesquelles on n’a pas suffisamment confiance en soi, ou de ses faibles connaissances du monde qui en devient du coup menaçant. L’apathie, le manque de curiosité, nous confine à une parcelle de vie qui nous prive d’un épanouissement véritable. Doit-on accepter de n’être que l’ombre de soi-même ? Doit-on accepter de sacrifier l’essentiel de ses rêves, de ses ambitions ? Certes, nous avons nos limites, mais devons-nous nous résigner devant les contraintes imposées par nos semblables ? Ce serait contraire au souffle de liberté qui traverse l’ensemble des textes bibliques.

  L’Évangile proclame la libération de nos maisons d’esclavages. Il récuse le fait que nous puissions être mal nés, que nous n’ayons pas notre place dans la société des hommes, que nous soyons condamnés à endosser les fautes de nos aïeux ou encore à être soumis aux caprices des puissants. L’Évangile fait éclater les déterminismes, transcende toute forme de fatalité et restaure chacun dans sa dignité personnelle. Protester contre ce qui écrase, contre ce qui affame, contre ce qui asphyxie, contre ce qui aveugle, contre ce qui abêtit, contre ce qui spolie, c’est protester contre ce qui aliène, contre ce qui bride notre liberté d’être nous-mêmes. L’Évangile nous encourage à protester en faveur de ce qui libère des préjugés, des idéologies closes sur elles-mêmes, aussi bien qu’il nous libère de nos peurs, de nos hésitations, de la honte d’être soi et qu’il libère les initiatives, la créativité, le pardon, la confiance, autrement dit ce qui nous permet d’aimer plus et mieux.

  L’actualité de l’Évangile tient donc à notre décision de nous attaquer ou non aux racines de la dépression qui gagne notre société et de faire résonner à toutes les oreilles, de faire contempler à tous les regards, de rendre disponibles à toutes les intelligences, ces élans de vie divine que la théologie nomme la grâce

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À propos James Woody

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Pasteur de l'Église protestante unie de France à Montpellier et président d'Évangile et liberté, l'Association protestante libérale.

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