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Liberté de croire, nécessité de connaître

Claude Schwab, pasteur et formateur d’enseignants (Vaud, Suisse) propose « dix thèses pour intégrer un enseignement de religion dans l’école publique européenne ». Seraient-elles applicables en France ?

1. L’enseignement de religion à l’école publique est non confessionnel, donc incomplet, puisqu’il est « profane » (littéralement devant le seuil du temple).

La religion est un fait de société. À ce titre il n’y a aucune raison que l’école publique l’écarte de son enseignement. Mais, pour respecter la diversité des croyances, l’école publique est elle-même responsable d’un enseignement de religion, qu’elle ne délègue pas à une ou à des communautés religieuses particulières. Ce faisant, elle reconnaît ses limites, car elle ne peut comprendre une religion de l’intérieur. Elle est consciente du point de vue où elle se situe, qui ne participe pas d’une démarche de foi, d’adhésion ou de refus. Son enseignement, nécessaire, se sait insuffisant afin de laisser un espace aux prises de position personnelles ou communautaires.

2. L’enseignement de religion à l’école publique laisse aux familles et aux institutions religieuses la responsabilité d’une éducation religieuse « de l’intérieur ».

L’éducation religieuse des enfants est du ressort de l’autorité parentale, qui peut confier une partie de cette tâche aux institutions religieuses. Cette dualité entre école et communautés religieuses peut créer des tensions qui peuvent être saines dans la mesure où les partenaires sont conscients et responsables de leurs missions respectives. Car toute éducation se fait dans un jeu d’influences et d’informations propre à la société ouverte dont l’école est le reflet. L’enfant doit apprendre à connaître différents points de vue s’il veut devenir un adulte responsable.

3. L’enseignement de religion à l’école publique s’efforce d’exposer et de situer les différents points de vue (et de foi) confessionnels.

En la matière, il ne saurait y avoir d’objectivité, mais une discipline tendant à exposer une pluralité de points de vue. L’école se doit de faire entendre, autant que faire se peut, les divers acteurs de la religion dans un équilibre entre des connaissances avérées et le respect de chaque tradition, institution et conviction personnelle. Elle tente de clarifier ce qui est des faits, des interprétations et des croyances.

4. L’enseignement de religion à l’école publique s’appuie en particulier sur les connaissances académiques en la matière.

Par cohérence avec les autres disciplines étudiées dans le champ scolaire et pour fonder les connaissances en la matière, l’enseignement de religion s’appuie sur les travaux du milieu universitaire et s’assure de leur caution. La recherche académique n’est certes pas « la vérité », mais sans caution académique, un enseignement de religion perd quelques défenses contre les tentations prosélytes ou les dérives sectaires.

Certes, cet ancrage peut produire un décalage avec les croyances d’un groupe ou d’une personne, mais cet espace de débat est formateur dans la mesure où il invite l’élève à faire des choix. Par exemple, l’école se doit de faire appel à la critique historique, avec les précautions épistémologiques d’usage.

5. L’enseignement de religion à l’école publique a pour objectifs, dépendants les uns des autres :

  • l’acquisition de connaissances

  • l’apprentissage du respect des convictions de chacun

  • une ouverture sur les valeurs, l’éthique et le sens.

Les connaissances que se doit d’apporter l’école sont d’abord factuelles : la notion de « fait religieux », pour discutable qu’elle soit, est nécessaire afin d’éviter de prendre ses désirs pour des réalités ou ses croyances pour des faits avérés. En religion aussi, il y a un savoir et la nécessité de distinguer entre le vrai et le faux en suivant une épistémologie rigoureuse. Mais les faits ne suffisent pas, ils doivent s’insérer dans une démarche de compréhension, qui inclut l’analyse et la synthèse dans un esprit critique libre et respectueux.

Cet enseignement doit prendre en compte le fait que l’école elle-même est une communauté où chacun a le droit d’être entendu dans sa singularité et dans son appartenance à une famille ou à une confession (ou dans son abstention ou sa distance critique). La paix confessionnelle se prépare dès l’école par une mise en dialogue de positions personnelles et communautaires.

6. L’orientation et les programmes assument le contexte concret de l’école où l’enseignement se donne. Il y a tension entre deux pôles nécessaires : la transmission de la mémoire européenne, marquée par la culture judéo-chrétienne (la Bible en particulier) et l’ouverture aux autres religions.

L’enjeu n’est pas seulement culturel (la capacité de lire les œuvres d’art de notre patrimoine occidental) mais aussi identitaire. Notre société actuelle est incompréhensible sans le travail de mémoire sur nos références : l’empreinte du christianisme, souvent inconsciente, doit être relevée dans l’éducation. L’équilibre entre les religions ne saurait être mathématique, il doit tenir compte de notre histoire, de notre actualité et de notre avenir.

7. L’enseignement de religion est une discipline en soi, qui doit s’élaborer en interdisciplinarité non seulement avec les sciences humaines mais aussi dans une visée éthique.

Certains modèles proposent de diluer l’enseignement de religion dans les autres disciplines (comme l’histoire). Ces solutions ne tiennent pas compte de la spécificité de l’étude des religions, qui ne saurait se résoudre à une seule approche, fût-elle celle des sciences humaines ou de la théologie. D’autre part, la réalité montre qu’une discipline qui n’a pas un statut reconnu tend à disparaître. Il ne saurait y avoir d’interdisciplinarité sans reconnaissance des disciplines particulières appelées à se confronter et à se compléter.

Par ailleurs, en débat avec les humanismes, les religions sont matière à féconder la construction éthique. Le débat sur les valeurs – souvent cruellement absent des débats sur l’école et ses missions – est impossible sans un débat sur les croyances. L’éthique ne tombe pas du ciel et les élèves sont en droit de connaître les questions et les réponses liées aux religions.

8. Un enseignement de religion est offert à tous les élèves, quelles que soient leurs convictions.

Il est nécessaire de travailler et dans les concepts et dans la réalisation des programmes et des moyens pour faire une distinction claire entre le « teaching of religion (enseignement de la religion) » et le « teaching about religion (enseignement de religion) ». C’est ce que tente de faire l’approche fondée sur la notion de « fait religieux » pour reprendre les termes du rapport Debray.

9. Dans l’école publique, l’enseignement de religion est dispensé par des enseignants laïques, ce qui implique une formation et quant à la matière et quant à la déontologie particulière à cet enseignement.

Dans la formation il convient de clarifier le rapport de l’enseignant à ses propres convictions pour qu’il puisse avoir une attitude professionnelle face à ses élèves et qu’il acquière un minimum de connaissances en la matière. Comme dans d’autres disciplines, l’enseignant a une position personnelle où se combinent savoir et conviction. Son rôle consiste à en être conscient et à pratiquer une déontologie cohérente.

Cette exigence de formation des enseignants est un défi majeur car elle se heurte, de manière générale à deux difficultés : de graves lacunes au niveau des connaissances et une crainte d’aborder à l’école des questions sensibles.

10. L’enseignement de religion dans le cadre de l’école publique est une tâche à la fois nécessaire et impossible, ce qui implique une mentalité et une politique d’accommodements raisonnables.

Le débat européen montre la complexité de la question. Il ne saurait y avoir de dogme en la matière, mais le travail constant et subtil de prise en compte des différentes positions et l’élaboration patiente d’une cohérence entre buts, moyens et réalités. Mais les difficultés et les inévitables tensions liées à ce dossier ne sauraient être des excuses ou des prétextes pour le laisser s’enliser dans les tiroirs des non-décisions.

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