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Le symbole de Pâques

 

Ce titre risque de faire sursauter, voire de choquer plusieurs de nos lecteurs. Ne donne-t-il pas raison à l’accusation sou­vent formulée depuis le XIXe siècle contre les libéraux d’être des « négateurs » qui videraient le message chrétien de son contenu et lui enlèveraient sa substance ? Voir en Pâques un symbole ne revient-il pas à nier qu’il s’agisse d’un événement réel, ce qui rendrait la foi « vaine », comme le dit 1 Co 15/14,17 ? Ne tombe-t-on pas alors dans un vague spiritualisme sans grande consistance, dépourvu de vigueur, étranger à l’assurance et à la joie qu’exprime avec tant de force l’apôtre Paul ?

Je me souviens d’un pasteur méthodiste, rencon­tré il y a un quart de siècle en Algérie, dont la piété et la consécration m’avaient impressionné. Pâques, répétait-il avec une forte conviction, est un fait posi­tif, pas un symbole. Selon lui, les libéraux (il citait Bultmann) croyaient bien en quelque chose qu’ils appelaient résurrection mais qui était très loin du sens qu’on donne habituellement à ce mot et qui ne correspondait pas vraiment à la résurrection dont parle le Nouveau Testament. S’il avait connu le livre du pasteur Roger Parmentier (1918-2012, un fidèle des « journées libérales »), Pour ne pas se tromper de résur­rection (Concordia, 1983) et celui d’Henri Persoz (1939- 2020, un collaborateur régulier et apprécié d’Évangile et Liberté), Impensable résurrection (Passiflores 2012) sans doute y aurait-il trouvé une confirmation de ce qu’il pensait.

J’entends ces indignations et protestations. Elles traduisent un attachement profond et authentique au message évangélique qui me touche et que je res­pecte. Je ne les approuve cependant pas. Elles ne me paraissent ni fondées ni justes. J’ai le sentiment qu’elles reposent en majeure partie sur des méprises et des contresens. Peut-on sortir des malentendus, dissiper et dépasser les incompréhensions ? Je ne sais pas, mais on peut toujours s’y essayer. Pour expliquer qu’on puisse parler de Pâques comme d’un symbole, tout en s’affir­mant chrétien et évangélique, je procéderai en deux temps. En jouant sur les mots, j’ai intitulé le premier « résurrection du symbole » et il tentera de clarifier la notion de « symbole ». Le deuxième aura pour titre « symbole de la résurrection » et il y sera question du sens de Pâques et de la vie éternelle. Je serai forcément sommaire ; je renvoie ceux qui auraient envie d’aller plus loin à mes articles sur le symbole (à lire sur mon site « gounelle.fr », rubrique « Tillich ») et à mes livres Après la mort qu’y a-t-il ? (co-auteur François Vouga, Cerf, 1990) et Parler du Christ (Van Dieren, 2003).

Résurrection du symbole

Ce sous-titre peut paraître étrange. Que veut-il dire ? Je donne d’entrée une brève explication : par « ressus­citer le symbole », j’entends le réanimer, lui redonner du prix, redécouvrir sa fonction et sa force. Je propose donc une défense et un éloge du symbole. Défense du symbole

Défense du symbole

À tort ou à raison, il me semble que notre époque a sinon perdu le sens du symbole, du moins en a considé­rablement affaibli la portée et la valeur. Ainsi qualifie-t-on de « symbolique » un geste qu’on accomplit pour le principe, une attitude qu’on prend pour la forme, mais qui ne changent en rien la réalité concrète. Céder un bien pour un « euro symbolique » veut dire qu’on le donne gratuitement, pour rien. On associe plus ou moins « symbolique » avec « inopérant » ou « irréel ».

Cette dévalorisation s’exprime dans les réactions scandalisées analogues à celles du pasteur méthodiste que j’ai mentionné : « pour les libéraux, disait-il, Pâques n’est qu’un symbole ». Ce « ne… que… » indiquait bien qu’à ses yeux, le symbolique a moins d’importance que le matériel ; il ne compte pas autant ; il n’est ni aussi vrai ni aussi sérieux. Quand on lui tenait des propos de ce genre, le théologien Paul Tillich (1886-1965) se fâchait ; il répondait : le symbole ne correspond pas à un « moins » (à un « ne… que… ») mais à un « plus » ou à un « davantage ». On peut appliquer au symbole ce que le philosophe protestant Paul Ricœur (1913- 2005) écrit au sujet du récit de la création au début de la Genèse : il ne faut pas dire « cette histoire n’est qu’un mythe, mais cette histoire a la grandeur du mythe, c’est-à-dire a plus de sens qu’une simple histoire ».

Quelques exemples profanes illustrent ce « plus » du symbole. La République française a fait de la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 un événement haute­ment symbolique. Si on s’en tient aux simples faits, il s’agit d’un incident assez banal : quelques centaines d’émeutiers se sont emparés d’une forteresse devenue obsolète, peu utilisée et mal gardée. Symboliquement, il a une tout autre dimension : il représente la victoire de la rue sur le roi et le renversement du despotisme monarchique. En le qualifiant de symbolique, on fait apparaître une signification et une importance qui débordent de beaucoup sa matérialité ; il n’est pas seulement ce qu’il a été, il est bien plus. Dans le deu­xième tiers du XXe siècle Gandhi et dans la France des années 90 de Gaulle sont devenus des symboles ce qui veut dire qu’ils ne sont plus considérés comme seule­ment des hommes politiques de poids (ce qu’ils étaient de leur vivant) mais comme les porteurs d’idéaux (la non-violence pour l’un, la grandeur et la vocation de la France pour l’autre) qui dépassent leur personnalité.

Selon le philosophe allemand Ernst Cassirer (1875-1945), qui a beaucoup réfléchi sur les « formes symboliques », il y a symbole quand du spirituel est représenté (autrement dit « rendu présent », pas seule­ment « figuré ») par du sensible, lorsqu’au moyen d’un objet perceptible on entre en relation avec ce qui ne relève pas de la perception ordinaire et lui échappe ; par exemple, une balance, objet concret, visible et mani­pulable symbolise la justice, valeur invisible, morale et non physique, mais tout aussi réelle. Qualifier de sym­bole un objet ou un être ou un événement loin d’en diminuer l’importance la signale et la souligne, ce que la mentalité positiviste ou matérialiste qui domine notre époque a souvent de la peine à comprendre. Ressusciter le symbole signifie apprendre à discerner des significations qui vont plus loin que les faits bruts : ainsi la valeur d’un cadeau ne tient pas (ou ne tient pas seulement ni principalement) à sa valeur marchande, à son coût en euros ou en dollars, mais à la reconnais­sance qu’il exprime et à l’affection qu’il traduit.

Éloge du symbole

Dans un passage bien connu et souvent cité, le prophète Ésaïe déclare qu’à la différence des idoles fabriquées de mains d’homme et exposées au regard de tous, Dieu est un « dieu caché » (45,15) ; ses pen­sées ne sont pas nos pensées et ses voies ne sont pas nos voies (55,8) ; nous ne pouvons ni le voir ni le com­prendre. L’évangile de Jean, en accord avec l’expérience commune, affirme que « personne n’a vu Dieu » (1,18, cf. 6,46). La tradition judéo-chrétienne, qui a beaucoup réfléchi sur ce thème du deus absconditus, estime que Dieu n’est pas caché parce qu’il serait dissimulé dans une sorte de jeu (comme une idole enfermée dans un placard ou un trésor enfoui dans un champ), mais parce qu’il diffère tellement de nous que son être et ses actes nous sont foncièrement inaccessibles.

Et pourtant, nous, croyants, avons la conviction qu’il entre en contact avec nous. Comme le semeur de la para­bole, il est « sorti pour semer » (Mc 4,3). Tout en restant invisible et donc caché à nos yeux, il vient vers nous, se manifeste à nous ; il nous accompagne et nous vivifie ; nous en parlons, nous nous référons à lui. Le paradoxe de la foi, comme plusieurs passages de l’évangile de Jean le suggèrent, est qu’elle voit l’invisible. Faire voir l’invi­sible, sans pour cela le rendre visible, telle est précisé­ment la fonction du symbole ; c’est à cela qu’il sert, c’est ce qui le définit, c’est ce qui le rend précieux. Il rend pré­sent ce qui n’a pas de réalité observable et évidente, mais n’en a pas moins une existence et une action.

Pour caractériser la pensée d’Auguste Sabatier (1839-1901) qui a beaucoup influencé les protestants libéraux francophones, on a forgé un terme un peu bar­bare et d’allure pédante : celui de « symbolo-fidéisme ». On pourrait l’appliquer également à la théologie de Paul Tillich. En effet, pour Sabatier comme pour Til­lich, le symbole est le langage même de la foi, son lan­gage propre et un langage qui lui est nécessaire.

La foi, disent-ils, est la présence active dans notre vie de ce Dieu « caché » que nous ne voyons ni ne tou­chons, avec lequel nous n’avons pas de contact char­nel. Pour se faire sentir et pour agir, cette présence a recours à des réalités matérielles et visibles avec les­quelles elle ne se confond pas, mais qui en témoignent. Elle se manifeste en utilisant des objets ou des gestes qui appartiennent au domaine de l’immanence. Elle se sert de mots, de catégories de pensée, d’expériences ordinaires pour dire quelque chose d’autre (ainsi pro­cèdent par exemple les paraboles). Selon Calvin, quand Dieu se révèle à nous il s’y prend comme une nourrice qui s’adapte à son bébé et bredouille son langage pour communiquer avec lui. De même, dans le symbole, le divin se dit et se vit « en s’accommodant » (Calvin emploie ce verbe) à l’humain.

Le symbole ne se contente pas, comme la prose ordinaire, de nommer, de désigner ou de décrire. Il s’ap­parente plutôt à la poésie qui ouvre à d’autres dimen­sions, qui les fait découvrir (ou contribue à les faire découvrir), qui permet d’explorer ce qui sans elle nous resterait étranger et inconnu. Il est, écrit Ricoeur, « don­nant… il vise un sens qui n’est pas donné autrement que par lui ». Pour le faire comprendre, Sabatier et Tillich rapprochent le symbole de l’art. Ce qu’un tableau de Kandinsky et un ballet de Stravinsky m’apportent ne peut pas se transmettre d’une autre manière que par la peinture, ou la musique et la danse. Ils nous dévoilent un aspect de la réalité et aussi un aspect de notre propre personnalité que sans leur médiation nous serions condamnés à ignorer et qu’il est impossible de penser et d’exprimer en termes matérialistes ou positi­vistes. Ils nous ouvrent à des dimensions du monde et de nous-mêmes auxquelles seuls ils donnent accès.

 Puissance du symbole

La défense et l’éloge du symbole nous conduisent à la même conclusion. Attribuer au langage religieux un caractère symbolique, ce n’est pas en constater une faiblesse, une imperfection, une insuffisance, une infé­riorité, un manque ou un défaut. C’est au contraire lui reconnaître une puissance supérieure qui lui permet d’aller au-delà de lui-même, de dépasser les réalités finies et visibles qu’il nomme pour nous emmener plus haut et plus loin. Le symbole rend présente et concrète une transcendance sans lui inaccessible. Il est le lan­gage même de la révélation parce qu’il rend compte à la fois de l’altérité et de la proximité de Dieu.

Le symbole de la Résurrection

Les analyses qui précèdent rendent, je le pense et je l’espère, clair ce sous-titre. Considérer Pâques comme un symbole n’équivaut nullement à le dévaluer, le dis­soudre ou le volatiliser, mais signifie qu’on s’interroge sur sa signification et sa portée existentielles, qu’on se demande ce que veut dire (plus précisément ce que veut nous dire) ce qui est dit et en quoi cela nous concerne.

Cette démarche diffère de l’enquête historique. L’historien veut établir des faits. Quand il s’occupe de Pâques, il s’efforce de déterminer ce qui s’est exac­tement passé à Jérusalem autour des années 30. Le croyant aurait tort de négliger, de disqualifier ou de condamner au nom de sa foi cette tâche. Rien n’auto­rise à en contester la légitimité et la nécessité. Cepen­dant, on prend vite conscience qu’elle n’atteint pas, ou n’y parvient que très partiellement, ses objectifs. À par­tir des documents dont il dispose et sur lesquels il tra­vaille, le déroulement et la matérialité des événements échappent en grande partie à l’historien. Les textes du Nouveau Testament qui parlent de Pâques sont lacu­naires, énigmatiques, difficiles, peut-être impossibles, à harmoniser. Ils s’accordent bien sur l’essentiel : l’affir­mation que Dieu a « délivré des liens de la mort » ce Jésus que les hommes ont crucifié (Ac 2, 24). Par contre les indications concrètes qu’on peut en tirer divergent sur bien des points et ne permettent pas d’établir un scenario. Visiblement, les évangélistes n’ont pas eu l’in­tention de « raconter » la résurrection ; ils ont voulu la « prêcher », par quoi j’entends proclamer par leurs récits un message porteur de sens et de puissance pour les croyants et pour tout homme.

Afin de discerner ce message, je vais, comme dans la partie précédente, procéder en deux étapes. La première part du vocabulaire biblique de la résurrection pour la conjuguer d’abord au présent. La seconde s’attache à déga­ger la substance même de l’événement pascal pour mon­trer ce qu’il a de spécifique, d’essentiel et de fondamental.

 Que veut dire « ressusciter » ?

Nos versions françaises du Nouveau Testament tra­duisent par « ressusciter » deux verbes du texte grec original qui, même s’ils sont proches l’un de l’autre, ne sont cependant pas identiques ; il ne s’agit pas de syno­nymes. Le premier (egeirô) signifie « s’éveiller » ou « se réveiller », « sortir du sommeil » ; le second (anistèmi) « se lever », « se mettre debout », « sortir du lit ». Ces deux verbes correspondent à des moments voisins, qui en général s’enchaînent mais ne se confondent pas. On commence par s’éveiller, ensuite on se lève. Les traduire l’un et l’autre par « ressusciter », comme s’il s’agissait d’un seul et même mouvement, masque une dynamique et génère, comme l’écrit l’exégète suisse Daniel Marguerat (1943), « un discours… misérable­ment appauvri » qui, de plus, a l’inconvénient de pré­senter la résurrection comme un aboutissement, un terme ou une apocalypse et non comme une genèse, un point de départ, une mise en route.

L’immense majorité des êtres humains s’éveillent et se lèvent chaque matin ; ils vivent donc quotidien­nement, sans en avoir vraiment conscience, quelque chose qui s’apparente à une résurrection. Nous sommes bien dans le symbolique au sens que nous avons vu : des expériences et des gestes de tous les jours, qui se situent dans l’ordre du banal portent en eux une vérité d’ordre spirituel et nous y ouvrent. Nous ressuscitons, au sens littéral, chaque matin quand nous ouvrons les yeux et sautons hors de notre lit. Nous ressuscitons en un sens plus profond, chaque fois que nous nous éveil­lons à nous-mêmes, à la vie et que nous émergeons du sommeil à l’égard de la vérité. Lorsque nous nous dressons pour mener une vie authentiquement humaine et nous levons pour agir, travailler et concrétiser ce que nous portons et avons reçu ou découvert, nous vivons et expérimentons une résurrection.

En un sens, on peut aller jusqu’à dire que Jésus res­suscite bien avant le matin de Pâques, non pas seule­ment après la crucifixion, mais au commencement même de son ministère. Il ressuscite quand il se met à prêcher, à guérir et à proclamer l’évangile. Il est né à la vérité, nous ne savons ni quand ni comment et peu nous importe. Il se lève pour la répandre et permettre à d’autres d’y accéder. La résurrection ne se borne pas à un moment particulier de son parcours. Elle ne se réduit pas à un fait ponctuel. Jésus est le ressuscité d’un bout à l’autre des évangiles, alors qu’il n’est cruci­fié qu’à la fin. Pâques manifeste et concentre dans un instant précis et unique ce qui caractérise l’ensemble de son activité. De même pour le croyant, sa résurrec­tion n’est pas seulement un avenir qui se situe après son décès. Elle commence dès maintenant ; « vous êtes ressuscités » écrit Paul aux Colossiens (2,12 et 3,11) employant un passé. La présence et l’action du Christ qui toujours à nouveau réaniment notre vie, ce qu’elles ne cessent de susciter et de faire naître en nous, voilà d’abord le message dont la résurrection est le symbole.

C’est beaucoup et même immense. Est-ce tout ? Cer­tainement pas et s’en tenir là justifierait au moins en partie les propos du pasteur méthodiste mentionné en introduction. Les deux verbes utilisés par le Nouveau Testament relèvent certes du vocabulaire courant ; ils renvoient à une existence apparemment ordinaire (même si elle est habitée par une transcendance) et nous orientent vers une spiritualité du quotidien. J’ai essayé de faire droit à cet aspect du symbole de la résur­rection. Toutefois, je ne peux pas ignorer ce que les spé­cialistes nous apprennent, à savoir que ces deux verbes sont également utilisés dans un contexte fantastique pour des événements hors du commun. La littérature apocalyptique juive s’en sert pour décrire ce qui arri­vera à la fin des temps, lorsque dans une grande catas­trophe ce monde s’écroulera et sera remplacé par le Royaume de Dieu. Ils sont symboliques non seulement parce qu’ils renvoient du matériel au spirituel, mais aussi parce qu’à partir du temporel ils orientent vers l’éternel qui à la fois s’inscrit dans notre monde et le bouscule, le transforme et le dépasse. C’est sur ce deu­xième aspect que nous allons maintenant nous arrêter.

Une vie différente

Le Nouveau Testament voit dans la résurrection du Christ, le jour de Pâques, l’événement central de l’his­toire de l’humanité et en souligne l’importance fonda­mentale pour la foi chrétienne. Ce n’est pas un incident mineur, mais ce qui commande, entraîne et détermine tout le reste, ce sans quoi il n’y aurait pas d’évangile. Depuis les toutes premières prédications chrétiennes, celle de Pierre à Jérusalem à Pentecôte ou celle de Paul à Athènes, jusqu’à aujourd’hui, les chrétiens n’ont cessé de proclamer que tout dépend de la Résurrection et qu’en elle se joue l’essentiel.

On peut s’en étonner. Pourquoi cette insistance sur le caractère unique et décisif de Pâques ? Certes, il n’arrive pas tous les jours qu’un mort revienne à la vie. Pourtant, cela se produit quelquefois. Pensons, par exemple, à ces opérations où un patient passe par une mort clinique avant d’être ramené à la vie. On sait que dans l’Antiquité, circulaient plusieurs histoires de morts revenus à la vie. En Grèce, on racontait qu’Orphée était descendu aux enfers pour y chercher sa femme Euridyce et la ramener à la vie terrestre. En Égypte, le mythe d’Isis arrachant son époux Osiris au séjour des morts tenait une grande place. Dans l’Ancien Testa­ment, on trouve des récits de résurrection. Le prophète Élie rend la vie au fils de la veuve de Sarepta ; son dis­ciple et continuateur Élisée imite, reproduit ou copie son maître, comme il se doit, en arrachant à la mort le fils de la Sunnamite (1 Rois 17, 19-24 ; 2 Rois 4, 32-37). Le Talmud nous apprend qu’au premier siècle de notre ère certains rabbins passaient pour avoir le pouvoir de ressusciter. On se souvient que le roi Hérode, entendant parler de Jésus, se demanda si Jean-Baptiste, qu’il avait fait décapiter, n’était pas revenu à la vie (Mt 14, 2). Les évangiles nous rapportent que Jésus a opéré des résur­rections : celle de son ami Lazare (Jn 11), celle du fils de la veuve de Naïn (Lc 7, 11-15), celle de la fille de Jaï­rus (Lc 8, 49-56). Nous avons là des récits d’événements analogues à celui de Pâques par plusieurs éléments : un tombeau qui se vide, des morts qui se relèvent, parlent et se mettent à manger de même que Jésus ressuscité (Lc 24, 41-43).

En fait, en dépit de ces ressemblances, il ne s’agit pas du tout de la même chose. Pour le Nouveau Testa­ment, il n’y a aucune comparaison ni aucune commune mesure entre les faits ou les récits que je viens de rap­peler et ce qui arrive au Christ trois jours après sa cruci­fixion. Dans un cas, il s’agit d’un retour à la vie ordinaire, dans l’autre du surgissement d’une vie nouvelle et diffé­rente. On peut si on veut la qualifier de « surnaturelle ». J’avoue ne pas beaucoup aimer ce mot, souvent porteur de superstitions ; il me paraît préférable de parler, en termes théologiques, de vie eschatologique, autrement dit, de la vie du Royaume de Dieu qui a une dimension et une qualité qui manquent à celle du monde ou du temps présent.

Précisons la différence. La médecine lutte contre une défectuosité ou une détérioration. Elle a pour objectif d’instaurer ou de restaurer un état satisfaisant. Elle veut rendre au malade la santé qu’il a perdue et lui permettre de mener une existence aussi normale que possible. Il en va de même pour les résurrections opérées par les prophètes, par les disciples ou par Jésus lui-même. Le miraculé retourne à ses occupations habituelles, il retrouve la vie qu’il menait auparavant. Lazare a repris son travail, sa place à son foyer ; il a vécu, il a vieilli et il est mort. La fille de Jaïrus a grandi, s’est probablement mariée et a eu des enfants ; elle a vécu, elle a vieilli et elle est morte. Leur résurrection apparaît comme une guérison particulièrement spectaculaire. Elle rétablit le cours d’une existence accidentellement interrompue, elle n’en change pas la nature.

Le surgissement d’une vie autre et non le retour à la même vie, voilà ce qu’entendent annoncer les récits de Pâques. Après sa résurrection, Jésus ne revient pas à son existence passée. Il apparaît et disparaît, il s’approche et s’éloigne de manière toujours mystérieuse. Certes, les évangiles insistent fortement sur la réalité de la résurrection. Le ressuscité n’est pas un fantôme incon­sistant ; son apparition ne relève pas d’une illusion ou d’une hallucination qu’expliquerait quelque phéno­mène psychique. Il parle, il mange et boit. On peut le voir, s’approcher de lui ; on trouve son tombeau vide ; on pourrait le palper ; s’il demande à Marie Madeleine de ne pas le toucher (Jn 20, 17), par contre il invite ses disciples et en particulier Thomas à mettre leurs mains sur ses plaies ; les récits ne précisent pas s’ils l’ont effec­tivement fait (Lc 24,40, Jn 20, 19-29). Ces indications entendent souligner qu’il ne s’agit pas d’un mirage. Toutefois, les évangiles s’ils soulignent la réalité de la résurrection mettent encore plus l’accent sur la trans­formation qu’elle apporte. Les proches de Jésus ont de la peine à le reconnaître. Marie Madeleine dans le jar­din le prend d’abord pour le jardinier (Jn 21,15). Les voyageurs d’Emmaüs qui cheminent et mangent avec lui ne découvrent qu’après-coup qui était leur compa­gnon (Lc 24, 31). Les disciples qui le rencontrent sur les rives de la mer de Galilée où ils pêchent ne voient pas tout de suite à qui ils ont affaire (Jn 21,4). Dans ces trois cas, c’est par la parole, quand il se met à parler, qu’on identifie le Christ (ce qui suggère que désormais il vient à nous par et dans la prédication). Le ressuscité échappe aux lois et aux limitations humaines ; il arrive et s’éclipse on ne sait pas comment ; il entre dans une pièce dont les portes sont fermées. Si le Christ ressus­cité n’est pas quelqu’un d’autre que Jésus de Nazareth, il existe cependant autrement. Après sa résurrection, sa personne change de statut et sa présence a un caractère différent. La résurrection du Christ telle que la racontent les évangiles ne se borne pas à un phénomène de cadaver redividus (cadavre revenu à la vie). Elle représente quelque chose de très différent : le sur­gissement dans notre monde d’une forme de vie nou­velle et originale qui vient de Dieu et qui dépasse nos possibilités naturelles. Que la résurrection ait lieu le premier jour de la semaine indique probablement que Pâques marque un commencement, inaugure une deu­xième genèse, met en route une création neuve.

Cette vie ressuscitée ne reste pas le monopole de Jésus (1Th 4,14). Il la partage et la diffuse. Il l’ouvre et l’offre à ses disciples qui, dans la foi, commencent à y entrer ; elle fait d’eux des êtres nouveaux, por­teurs et témoins de la présence divine, animés par une confiance et une espérance illimitées qui vont au-delà du temps présent ; elle les introduit dans l’éternité. Le mystère demeure : ce qui se passera après notre exis­tence terrestre et corporelle, nous ne le savons pas. Les idées et les images nous manquent. Tous les discours qui en parlent (le mien comme les autres) sont mau­vais. « Les mots se dérobent », écrit D. Marguerat et H. Persoz a intitulé son livre « Impensable résurrection ». Nous sommes incapables de la figurer, de la concevoir, de la comprendre, et même de l’évoquer de manière précise, pertinente, satisfaisante et juste ; pourtant elle se manifeste à nous et en nous. Calvin disait que l’évan­gile nous en donne non pas un savoir, mais « un petit goût ».

Voilà de quoi Pâques est le symbole : d’une vie nou­velle, venant de Dieu, imprégnée de Dieu, qui repousse toutes les agressions de la mort et surmonte toutes ses destructions, qu’elles soient morales, intellectuelles, spirituelles ou physiques. La résurrection signifie que dans ce monde et au-delà de ce monde rien, pas même notre décès, ne pourra nous séparer de l’amour que Dieu nous a manifesté en Christ Jésus (Rom 8, 39).

À lire l’article d’Émeline Daudé  » Éveillez-vous ! « 

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À propos André Gounelle

est pasteur, professeur honoraire de l’Institut Protestant de Théologie (Montpellier), auteur de nombreux livres, collaborateur depuis 50 ans d’Évangile et liberté.

Un commentaire

  1. joachim.helmlinger@orange.fr'

    Merci à M. Gounelle pour cet excellent article (Symbole de Pâques) qui nous aide à croire en venant au secours de notre incrédulité !

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