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Un couple exceptionnel

Docteur en géographie et cartographe, Joëlle Désiré-Marchand, auteure de cet ouvrage, s’intéresse depuis de nombreuses années, à la vie et à l’œuvre d’Alexandra David-Neel, dont la personnalité saisissante, le destin exceptionnel et le message spirituel ont contribué à guider sa propre recherche sur la voie de la sagesse orientale. Dans ce petit livre, dense et agréable, porté par une écriture vivante et précise, l’auteure nous livre, sans esbroufe, les secrets d’un couple étonnant, Philippe et Alexandra David-Neel. Si la photo d’Alexandra, en costume tibétain, rappelle qu’elle fut la première femme occidentale à rejoindre, en 1924, Lhassa, capitale du Tibet, alors interdite aux étrangers, on sait fort peu en revanche, qu’elle est née d’une mère catholique et d’un père protestant et libre-penseur, qu’elle fut chanteuse d’opéra, diplômée du conservatoire de Bruxelles. Elle gagna sa vie en tant que soprano lyrique, pendant une petite dizaine d’années tout en ne cachant ni ses idées féministes, ni franc-maçonnes et encore moins anarchistes. Comblée par les philosophies orientales, fascinée par ses premiers voyages en Inde et en Extrême-Orient, grâce à ses engagements musicaux, elle choisit le bouddhisme comme philosophie de vie, vers l’âge de 21 ans, tout en apprenant le sanscrit et en s’initiant au tibétain à la Sorbonne, dans un contexte d’empire colonial peu ouvert à la différence. Mais c’est à son mari, Philippe Neel, que ce livre est consacré et au rôle important qu’il a joué dans la vie d’Alexandra. Pourtant, lorsqu’ils se marient, en 1904, le couple qu’ils forment est loin d’être idyllique. Philippe, fils de pasteur cévenol, et mécréant, vit en Tunisie et travaille en tant qu’ingénieur à la Compagnie de chemins de fer Bône Guelma. Bel homme, riche, séducteur et d’un caractère difficile, il représente aux yeux d’Alexandra tout ce qu’elle déteste et ce qu’elle combat. Leur relation est houleuse. Dès qu’elle le peut, elle s’éloigne de cet époux dont elle ne supporte ni la présence, ni les contraintes sociales que son nouveau statut d’épouse lui impose. Mais, à peine éloignés l’un de l’autre, commence entre eux une correspondance abondante et fidèle qui les maintient dans une relation distanciée et équilibrée. Lorsqu’il décèle chez son épouse une mélancolie tenace, alors qu’elle se trouve à Londres, en 1906, Philippe propose à Alexandra d’entreprendre le moment venu un voyage lointain. Tenant sa promesse, Philippe laisse partir Alexandra, seule, en Inde, cinq ans après, pour un voyage qu’elle pense être de 18 mois. Elle ne rentrera que 14 ans plus tard. Entre temps, se met en place une correspondance entre Alexandra et son mari, à qui elle écrivit des milliers de lettres, qui serviront à la fois de journal de voyage et de lien conjugal. Même si Philippe finit par réorganiser sa vie de célibataire forcé, il lui sera d’une fidélité à toute épreuve, comme son seul lien avec le monde occidental, mais aussi comme son correspondant bancaire, en lui envoyant le plus régulièrement possible les fonds indispensables à son quotidien, même si Alexandra s’est volontairement orientée vers une vie sobre. Il proposera même à Alexandra de divorcer, ce qu’elle refusera toujours, car elle lui restera fidèle. Philippe fera la promotion des voyages et des découvertes de sa femme ; il sera le porte-parole de ses écrits. Après quelques résistances, il signera l’acte, accordant à son épouse toute autorisation maritale, permettant que le jeune homme qui assiste l’exploratrice dans ses voyages, devienne légalement le fils adoptif d’Alexandra. Philippe et Alexandra se sont aimés à distance. Leur relation fut basée sur un protestantisme lointain et culturel, un respect et une admiration réciproques. Leur correspondance persévérante les a obligés à une grande clarté d’esprit et à un dialogue en vérité, faisant passer leur couple d’une impossible entente à une amicale tendresse.

Joëlle Désiré-Marchand, Philippe et Alexandra David-Neel, l’étrange équilibre d’un couple exceptionnel, éditions Ampélos, 2019.

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À propos Agnès Adeline Schaeffer

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est pasteure de l’Église protestante unie de France à Paris (Oratoire), et aumônier à la Maison d’arrêt des femmes, à Versailles.

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