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Guerre des Dieux ou dialogue des religions?

 

Dialogue » et « religions » : deux termes qu’il semble difficile d’accorder ! En dépit d’opinions contraires, beaucoup jugent toute tentative en ce sens vouée à l’échec. Deux prises de position récentes illustrent le débat. La première, pessimiste, émane d’un politologue réputé, spécialiste de l’islam asiatique, Olivier Roy. Dans un essai alerte et bien documenté, ce chercheur s’interroge : « L’Europe est-elle chrétienne ? » (Seuil, Paris, 2019). Évoquant les guerres de religion, il rappelle l’échec, à l’époque, de toutes les discussions théologiques visant à pacifier les relations entre catholiques et protestants. Et il ajoute : « Aujourd’hui, on continue à promouvoir le dialogue interreligieux pour s’opposer à la violence religieuse, mais cela ne marche pas plus qu’au XVIe siècle ». Diagnostic inverse de la part d’un autre universitaire, l’Italien Andrea Riccardi, historien du christianisme moderne et fondateur à Rome de la communauté de Sant’Egidio : « Nous pensons que le dialogue interreligieux est capital autour de la Méditerranée, proclame-t-il dans le journal Le Monde… La Méditerranée est la mer d’une communion de peuples, de religions et de cultures. Nous devons garder ce caractère pluriel » (Le Monde, 29-30 mars 2020). Et, pour cela, il nous faut des passerelles.

Pour tenter d’y voir plus clair, je reprendrai l’astucieuse formule de l’historien Odon Valet, selon laquelle les religions combinent deux approches : Little Buddha souriant et Le Grand Satan intégriste. À l’actif du premier, on peut mettre les chemins de sagesse que les religions proposent, les engagements philanthropiques qu’elles suscitent, les balises rituelles dont elle confortent leurs fidèles, les œuvres d’art qu’elles inspirent, l’appel au dépassement de soi qu’elles adressent à la conscience… Quant au « Grand Satan intégriste », cette hydre aux multiples têtes, il implique une conception exclusiviste de la vérité. Ses tenants se comportent de manière souvent agressive à l’égard de ceux qui ne pensent pas comme eux, à commencer par leurs propres coreligionnaires, disqualifiés comme « libéraux ». S’il peut arriver aux radicaux de toutes étiquettes de fraterniser entre eux, c’est à titre exceptionnel, pour faire barrage aux choix de société qu’ils réprouvent : le mariage homosexuel, par exemple.

Aussi ne faut-il pas s’étonner que la cote des religions soit en berne dans les sociétés sécularisées. Il n’est pas certain que la crise provoquée par la pandémie de COVID-19 leur vaille un regain de faveur, même si le comportement de nombreux croyants, durant cette longue crise douloureuse, fut marqué par une compassion active qui a pu parfois tutoyer l’héroïsme. Mais les médias ont davantage insisté sur l’irresponsabilité de certaines communautés – des Églises évangéliques aux milieux juifs ultra-orthodoxes, en passant par certains groupes musulmans conservateurs – qui, par leurs rassemblements intempestifs, ont contribué à disséminer le virus. Et les éditorialistes ont pu ironiser sur les « lectures religieuses » du désastre, le décrivant comme un avertissement du Ciel, voire un châtiment divin. Si « nouveau Sacré » il y a, il n’a plus grand-chose à voir avec celui dont se réclament les religions ; c’est Santé avec majuscule qu’il faut l’écrire. Et ses ministres ne s’appellent plus rabbins, prêtres, pasteurs ou imams. Ce sont les soignants, dans la variété de leurs interventions en faveur des malades.

Rappel historique sur le vocabulaire

Le terme « dialogue », d’origine grecque, signifie au sens littéral « discours partagé entre plusieurs personnes ». Il appartient à l’univers philosophique. Platon lui a valu ses heures de gloire, en donnant un tour vivant aux enseignements de son maître, Socrate, qu’il met en scène, en train de discuter avec divers protagonistes. Le genre littéraire s’est ensuite propagé en milieu chrétien. Rien d’étonnant à cela : les Pères de l’Église, ses premiers théologiens, se disaient adeptes de « la vraie philosophie ». Au milieu du IIème siècle, un certain Justin, chrétien originaire de Palestine, qui mourra martyr, rédige un Dialogue avec Tryphon, un juif fictif. Ce type d’exercice intellectuel se révèle factice, car il se résume, comme le remarque Yves Labbé, lui-même philosophe, à une « technique d’exposé, une procédure d’écriture » (dans Assise 10 ans après 1986-1996, Sous la direction de François Boespflug et Yves Labbé, Paris, Le Cerf, 1996. La citation de M. Buber y a été puisée.). Il a fallu attendre l’époque contemporaine, avec un penseur comme Martin Buber (1878-1965), pour que la notion de « dialogue » s’élargisse. « Deux hommes dialogiquement liés, indique Buber, doivent être de toute évidence tournés l’un vers l’autre, c’est-à-dire s’être tournés l’un vers l’autre ». On dépasse ainsi le pur jeu conceptuel pour s’investir dans une démarche de type existentiel.

Contrairement à ce qui s’est passé en philosophie, le mot « dialogue » n’a été employé que de manière tardive pour désigner les relations, réelles ou souhaitées, entre les religions. Selon le professeur Jean-Claude Basset, c’est l’Église réformée des Pays-Bas qui l’utilise pour la première fois en 1947. Elle veut ainsi « désigner la relation théologique de l’Église avec Israël » (dans Le dialogue interreligieux, Histoire et avenir, Paris, Le Cerf 1996. J-C Basset représente ma source principale pour le récit de Chicago. Claude Geffré en a rédigé la préface, dans laquelle se trouvent les deux formules que je cite.). Deux ans plus tard, le pasteur Henri Nusslé la reprend à son compte, dans un ouvrage intitulé précisément Dialogue avec l’islam. Il s’agit, selon l’auteur, d’établir entre chrétiens et musulmans « une confrontation dépouillée de toute animosité réciproque, de substituer à l’antagonisme une explication, un dialogue ». Mais, si l’expression « dialogue interreligieux » a moins d’un siècle, ses premières réalisations sont bien plus anciennes : l’Histoire est en effet jalonnée de rencontres interreligieuses, même si elles ne représentent pas un courant dominant. On en trouve des exemples dans la Chine ancienne, entre disciples de Confucius, de Lao-tseu et de Bouddha ; à la cour du roi Askoka, en Inde, trois siècles avant notre ère, à celle du roi Moghol Akbar, au XVIe siècle après Jésus-Christ, entre musulmans de différentes obédiences, hindous, jaïns et chrétiens. À échelle plus proche, il y eut des rencontres de ce type à Bagdad et à Cordoue : elles réunissaient juifs, chrétiens et musulmans, ces derniers tenant le rôle de puissance invitante.

En parcourant les siècles, on peut aussi repérer un petit bataillon de figures tutélaires, annonciatrices de l’esprit d’ouverture à venir. Je pense à un homme comme Matteo Ricci. Ce jésuite italien fut le premier Européen à pénétrer dans la Cité interdite à Pékin. Ayant réussi à se faire admettre des lettrés confucéens, grâce en particulier à ses connaissances scientifiques, il s’habille à leur manière, apprend à maîtriser leur langue, dialogue avec eux, publie des livres. Il jette des ponts entre la sagesse chinoise et la foi chrétienne, persuadé que la seconde rejoint la première en ce qu’elle a de meilleur.

 Le « Parlement des religions »

Après une longue série de micro-tentatives, « l’événement inaugural » du dialogue interreligieux, selon l’expression du regretté Claude Geffré, théologien catholique de renom, se tint en 1893 à Chicago, aux États-Unis, dans le cadre de l’Exposition universelle prévue pour célébrer le IVe centenaire de « la découverte » de l’Amérique. Un pasteur presbytérien, John Henry Barrows, eut en effet l’idée de proposer la tenue d’un Parlement des religions, en harmonie avec la culture démocratique américaine. Il avait pour double ambition d’unir les grandes familles spirituelles contre toute forme d’irréligion et de montrer leur convergence au service de l’homme. Nul n’étant prophète en sa paroisse, l’intrépide Barrows fut désavoué par sa propre communauté qui condamna solennellement le projet. Position identique de la part de hauts responsables d’autres obédiences : l’archevêque de Cantorbéry, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe, le sultan d’Istanbul. Malgré tout, le pasteur parvint à donner corps à son rêve, grâce à l’appui d’une large palette d’Églises protestantes, de l’Église catholique américaine, d’une partie du monde juif, des diverses traditions d’Extrême-Orient. Ainsi se trouvèrent réunis, du 11 au 27 septembre 1893, quelque quatre cents délégués, venus des quatre coins de la planète. Outre la faible participation musulmane et africaine, on relève l’absence criante de la part féminine de l’Humanité, un classique de l’époque. Malgré tout, Chicago connut un large succès public : la cérémonie d’ouverture compta environ 4 000 participants, celle de clôture le double – surtout des protestants américains de tendance libérale. En plus des présentations des traditions particulières, prirent place de nombreux exposés sur les rapports de la religion avec la famille, la société, le monde, la science. L’ambiance, note Jean-Claude Basset, fut « euphorique », à la hauteur des idéaux de progrès et de tolérance en vogue, qui semblaient produire leurs premiers fruits. Détail non dénué d’importance : c’est à un chrétien unitarien, Jenkin Lloyd Jones, que fut confiée la charge de coordonner l’entreprise.

Plusieurs orateurs marquèrent les esprits, au premier rang desquels un jeune homme de 30 ans, Swami Vivekananda, disciple du célèbre mystique hindou Ramakrishna. Il termina son intervention par ces paroles de feu, révolutionnaires pour l’époque :

« Il revient à l’Amérique d’annoncer dans tous les coins du monde que le Seigneur est présent dans chaque religion. Puisse celui qui est le Brahma des hindous, l’Ahura Mazda des zoroastriens, le Bouddha pour les bouddhistes, le Yehova des juifs, le Père céleste des chrétiens vous donner la force de réaliser votre noble idée. »

Même tonalité chez le maître bouddhiste japonais Shaku Sôyen, dont l’intervention soulignait la visée philanthropique du dialogue :

« Unissons-nous, nous les vrais disciples du Bouddha, les vrais disciples de Jésus, les vrais disciples de Confucius et les vrais disciples de la vérité, dans le but de venir en aide aux démunis et de mener une vie glorieuse de fraternité sous le contrôle de la vérité. » Pour spectaculaire et novateur qu’il fût, le Parlement des religions présente un bilan mitigé dont Jean-Claude Basset a donné d’excellentes synthèses. Au chapitre des ombres, il souligne l’absence des responsables des grandes traditions religieuses, qui n’ont pas jugé bon de faire le déplacement et n’ont délégué personne pour les représenter. Plutôt qu’à un vrai Parlement des religions, on a eu affaire à « une fête chrétienne élargie ». Les participants ont beaucoup discouru, assez peu écouté, proposé une juxtaposition de discours plutôt qu’un véritable dialogue. « Il n’en demeure pas moins, poursuit M. Basset, que, pour la première fois, des croyants ont pu évoquer leurs convictions et présenter leurs histoires et cela dans un respect mutuel ».

 La naissance de mouvements interreligieux

Le Parlement des religions de 1893 fut le premier d’une série de sept. D’autres mouvements interreligieux virent le jour par la suite, avec des objectifs voisins. Le plus connu est sans conteste la Conférence mondiale des religions pour la paix (WCRP), fondée à Kyoto en 1970. Parallèlement à ce courant universaliste, un second vit le jour – bilatéral –, centré sur les relations entre les mondes chrétien et juif. En 1947, 70 personnalités des deux bords (dont 23 protestants et 9 catholiques), se réunirent dans la petite localité de Seelisberg, en Suisse, afin d’étudier les causes de l’antisémitisme chrétien, dans lequel le régime nazi avait trouvé un terreau favorable à son entreprise criminelle. Ces discussions aboutirent à une déclaration en dix points, posant les bases d’une juste interprétation du « fait juif » par les Églises chrétiennes. Un homme eut un rôle considérable dans ce travail : l’historien juif Jules Isaac, co-auteur de manuels scolaires bien connus, auquel on doit des titres comme Jésus et Israël (1948), La genèse de l’antisémitisme (1956), L’enseignement du mépris (1962). Il n’eut de cesse de souligner la nature profondément juive du christianisme primitif. On retrouve le même Isaac à la fondation de l’Amitié judéo-chrétienne de France, en 1948.

Après « l’événement inaugural » du dialogue interreligieux, mis en musique par des protestants, la rencontre d’Assise d’octobre 1986, d’initiative catholique, fit office de « leçon de choses », selon la formule de Claude Geffré. Entre les deux, la Première Guerre mondiale, avec ses millions de morts, avait changé la donne et suscité un vaste élan pacifiste. Sur le plan politique, il aboutit à la fondation de la Société des Nations, avec Genève pour siège. Sur le plan spirituel, il se traduisit par la création du Conseil Œcuménique des Églises (COE), une « association fraternelle » d’Églises – protestantes à l’origine, auxquelles vinrent s’adjoindre les orthodoxes. L’expérience de la diversité chrétienne servit de « propédeutique » à celle du pluralisme religieux : à partir des années 1970, au sein du COE, le dialogue des Églises s’élargit en dialogue des croyants.

En milieu catholique, la nouvelle tendance a connu son point d’orgue avec le concile Vatican II, qui visait « l’aggiornamento », le renouvellement de l’Église catholique, selon le terme de son initiateur, le pape Jean XXIII. La rencontre d’Assise s’inscrit dans cette dynamique. Parmi les nombreux textes élaborés au cours des quatre sessions, la déclaration Nostra Ætate (« À notre époque »), consacrée aux religions non-chrétiennes, tranche par rapport aux positions intransigeantes des décennies précédentes.

« L’Église catholique, y lit-on, ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles de doctrine qui […] apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (Nostra Ætate, § 2.).

Assise se tint en pleine Guerre froide. Jean-Paul II, élu évêque de Rome en octobre 1978, y voyait la continuation du conflit de 1939-1945. Aux yeux d’un large secteur de l’opinion, les religions paraissaient dépassées, obsolètes, sans impact sur les problèmes sociaux et politiques. Le projet de les réunir pour qu’elles concourent à la paix du monde peut paraître paradoxal de la part d’un pape venu de Pologne, pays où le catholicisme bénéficiait d’une position quasi exclusive et qui, sous tutelle communiste, se montrait peu enclin à l’aventurisme théologique. Il faut dire que Jean-Paul II « débarquait » en terrain préparé. Ses prédécesseurs Jean XXIII et Paul VI avaient plus qu’esquissé le travail qu’un important mouvement de renouveau, en particulier biblique et théologique, avait rendu possible. Avant d’apposer sa signature à la déclaration Nostra Ætate, Paul VI, premier pape voyageur de l’ère moderne, avait présenté la Révélation non pas comme un compendium de vérités abstraites, selon une conception courante en catholicisme, mais un « dialogue long et divers qui part de Dieu et noue avec l’homme une conversation variée et étonnante ». Le dialogue interreligieux trouvait sa justification dans l’énoncé de ce principe.

 Quelques figures marquantes

On sait combien « la hiérarchie », en particulier romaine, compte lorsqu’il s’agit d’orienter le monde catholique. Mais, si la route qui mène vers Assise est devenue praticable, c’est aussi grâce à quelques éclaireurs ; au XXE siècle en effet, des hommes de foi intrépides se sont lancés, à leurs risques et périls, dans de singulières aventures, à la rencontre d’autres traditions religieuses. Je pense à Louis Massignon (1883-1962), spécialiste du soufisme, qui fut à l’origine du « renversement copernicien » de l’attitude de l’Église catholique envers l’islam. Accusé d’espionnage, retenu prisonnier sur un vapeur turc sur le fleuve Tigre, il ne dut son salut qu’à l’intervention d’une famille musulmane dont il était l’hôte à Bagdad. Ragaillardi dans sa foi chrétienne – il sera ordonné prêtre de rite oriental –, il ne nourrit nul sentiment de supériorité à l’égard des disciples du Prophète, les considérant au contraire comme des égaux, dépositaires de trésors spirituels issus d’une religion qui se rattache à Abraham et à son « Dieu de l’hospitalité ». À de multiples reprises, ce disciple de Gandhi prit fait et cause pour eux sur les questions politiques et sociales.

Deuxième figure marquante : celle d’Henri Le Saux (1910-1973). Devenu moine à l’abbaye bénédictine de Kergonan en Bretagne, il répondit à l’appel de l’abbé Jules Monchanin, l’invitant à le rejoindre en Inde. Dans le sud du pays, au Tamil Nadu, il fonda l’ashram Shantivalam, où se tinrent les premières « tables rondes » interreligieuses. Une décennie plus tard, son incorrigible audace le poussa sur les chemins de l’Himalaya. Il y mena la vie d’ermite des « sannyasin », les ascètes hindous, et prit pour nom Abhishiktananda, « celui dont la joie est l’Oint (le Christ) ». Echappant au piège des mots, son dialogue avec l’hindouisme se fit de manière intériorisée et silencieuse, à un degré de profondeur rarement atteint.

Troisième défricheur, Thomas Merton (1915-1968). Il naquit en France, dans une famille anglicane, d’un père néo-zélandais, d’une mère américaine. Après une période de « chaos intérieur », comme il l’a raconté dans La nuit privée d’étoiles, il se convertit au catholicisme et devint moine trappiste à l’abbaye de Gethsemani, aux États-Unis, sous le nom de « frère Louis ». Disciple de Gandhi lui aussi, il s’engagea contre l’exclude sion sociale, la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, la bombe atomique. À son tour, il ressentit l’appel de l’Extrême-Orient, du bouddhisme en particulier. Pour lui, la connaissance d’une tradition n’était pas un exercice livresque, un objet d’études académiques. La seule façon pour y parvenir était de s’immerger dans son milieu nourricier. Comment connaître le bouddhisme, sans pratiquer la méditation selon ses méthodes ? Frère Louis s’est montré fidèle à ses principes. Daisetz Suzuki, le disciple de Shaku Sôyen, qui était resté en Amérique après le Parlement de Chicago, le considérait comme l’un des rares Occidentaux à pénétrer l’esprit du zen. C’est en Asie que Merton quitta cette vie, à Bangkok en Thaïlande. Que pensez-vous qu’il y était venu faire ? Participer à une rencontre interreligieuse. L’homme avait un grand sens de l’humour. Par autodérision, il lui arrivait de s’appeler « Rabbi Vedanta ». Le destin lui a réservé une bien mauvaise plaisanterie : rendre l’âme dans une chambre d’hôtel, électrocuté par un ventilateur défectueux.

De ces prophètes novateurs au « très classique » Jean-Paul II, il semble y avoir un abîme. Pourtant ce fils de Pologne était tout sauf un esprit borné. Passionné par la complexité du monde, il voulait en donner une image positive. Si je me réfère à ce que m’a expliqué Andrea Riccardi, ses nombreux voyages lui ont servi de « noviciat interreligieux ». À Casablanca, au Maroc, il avait passé une soirée à la rencontre de milliers de jeunes musulmans. En Inde, il avait pu nouer des contacts avec les représentants des religions d’Extrême-Orient. Il s’était rendu à la synagogue de Rome afin d’adresser un message de fraternité à la communauté juive. Assise lui parut le lieu le mieux indiqué pour un rassemblement des traditions religieuses : la ville de saint François, homme de bonté, d’humilité et de paix.

 La rencontre d’Assise

Environ 130 leaders participèrent à la rencontre, le 27 octobre 1986. Un peu plus d’un tiers n’appartenaient pas à l’orbite chrétienne. Pas de préséances, l’ordre alphabétique prévalait. La rencontre avait un unique but : la recherche de la paix. Les participants, si différents par leurs options fondamentales, avaient deux caractéristiques communes selon le Pape : ils obéissaient à « l’impératif intérieur de la conscience morale » et reconnaissaient « cette réalité qui est au delà de nous » (Nostra Ætate, § 2.). Aucune discussion théologique ne figurait au programme. La journée reposait sur un triptyque : prière (ouverture à l’Ultime) ; jeûne (pour acquérir la maîtrise de soi) ; silence (générateur de paix intérieure).

L’impact de cette première mondiale fut considérable. Grâce à la télévision, un demi-milliard de personnes furent en capacité de la suivre. De nombreux responsables politiques rédigèrent des messages d’encouragement. Du côté catholique, le concert d’applaudissements ne parvint pas à étouffer la perplexité de certains, jusqu’au sein de la Curie romaine. Les intégristes catholiques se déchaînèrent. Leur figure de proue, l’évêque Marcel Lefèbvre, dénonça « cet abominable congrès des religions » et « un pape qui bafouait le premier article du Credo » (pour le récit d’Assise, F. Boesflug est ma source principale, dans op. cit.). Pour faire bonne mesure, il fit adresser à l’impudent Pontife un couple de caricatures. L’une montrait le Christ lui refusant l’entrée au Ciel.

Au sein du monde catholique, « l’esprit d’Assise » a continué de souffler, en dépit de vents contraires, favorables au repli identitaire. La communauté de Sant’Egidio en assure la promotion et s’efforce de lui donner consistance. Depuis 1987, elle tient chaque année une « liturgie interreligieuse » dans une ville européenne : un cocktail de discussions thématiques, de rencontres, de prières, avec pour point d’orgue un grand rassemblement des participants, en lien avec la population locale. Pour éviter l’effet « club de croyants », elle convie des humanistes laïcs à chaque rencontre. La prochaine, si Messire Covid-19 en dispose, doit avoir lieu à Rome en octobre, avec participation du Pape en clôture. Derrière cette vitrine qu’offrent ces liturgies, toute une « diplomatie de rencontres », souvent discrète, se déploie au quotidien : travail de médiation au Soudan du Sud et en République de Centrafrique ; mise en place de corridors humanitaires afin d’acheminer les réfugiés syriens directement du Liban vers l’Italie ou la France, etc. La plus éclatante réussite fut obtenue en 1992, quand les efforts de la Communauté aboutirent à mettre un terme à la guerre civile au Mozambique, après deux ans de négociation. Mais, si cet exemple est couramment cité, c’est aussi parce que de telles initiatives ne courent ni les rues ni les édifices cultuels. Les religions ont déjà bien du mal à faire la paix entre elles et en elles – entre fractions ou sexes opposés !

Malgré ses insuffisances et ses couacs, le dialogue interreligieux a ceci de précieux qu’il offre de multiples chemins. Certaines formes, parce que moins inflammables ou plus accessibles, sont davantage promises au succès que d’autres. Je pense à ce qu’on appelle le « dialogue de vie », le partage des expériences : de plus en plus souvent, dans des sociétés pluralistes, il touche en premier lieu les partenaires d’un même couple, dont les trajectoires religieuses divergent. Le « dialogue des œuvres », qui consiste à s’allier avec d’autres pour soulager la misère des hommes, connaît de multiples et heureuses réalisations. Le « dialogue des échanges théologiques » suppose des acteurs bien équipés au plan intellectuel. Il est plus élitiste, plus restreint et malgré tout crucial. Celui de « l’expérience spirituelle » s’adresse plutôt à ces « virtuoses » dont parlait le sociologue Max Weber, c’est-à-dire à des personnages charismatiques, à la Henri Le Saux. À la fois scientifique, philosophe et théologien, Raimon Panikkar, né de père hindou et de mère chrétienne, préconisait d’aller au delà du simple dialogue interreligieux. Il appelait de ses vœux le dialogue « intrareligieux » qu’il définissait ainsi :

« Quand j’aurai découvert l’athée en moi, et l’hindou et le chrétien, quand je considérerai mon frère comme un autre moi-même et quand “l’autre” ne se sentira pas aliéné en moi […] Alors nous approcherons du royaume » (In Le dialogue intrareligieux, Paris, Aubier, 1985.).

Dans des sociétés où la multiplicité des chemins interpelle, un tel type de dialogue a sans doute un bel avenir, avec les risques de syncrétisme qu’il comporte.

Je retiendrai pour finir l’analyse experte du sociologue Jean-Paul Willaime, pour lequel « la guerre des dieux » n’est d’aucune fatalité. Il emprunte cette métaphore à Max Weber, son glorieux prédécesseur, qui exprimait ainsi une vérité (pour lui) d’évidence : « l’incompatibilité des points de vue ultimes » (dans La Guerre des dieux n’aura pas lieu, Itinéraire d’un sociologue des religions, Genève, Labor et Fides, 2019). Cette manière de présenter les choses, souligne Jean-Paul Willaime, « a besoin d’un sérieux aggiornamento ! » Ce qui, durant des siècles, fut un courant dominant a désormais du plomb dans l’aile. Les dieux, ou tout au moins leurs adeptes, ont commencé de se fréquenter et cela change la donne – on l’a bien vu pour les relations judéo-chrétiennes. Aujourd’hui, note Jean-Paul Willaime, le clivage se fait moins entre les différentes religions qu’« entre les “orthodoxes” et les “libéraux” au sein de chaque monde religieux ».

À ausculter l’Histoire, je suis frappé de ce que les élans de fraternité jaillissent souvent d’événements tragiques. Nul ne peut prévoir les retombées du cataclysme qui vient de s’abattre sur la planète. Dans un environnement qu’on disait dévasté par l’individualisme, de nombreux citoyens ont pris conscience de leur communauté de destin et su faire preuve de solidarité. Comme le reste des sociétés, les religions ont été mises à rude épreuve : souvent critiquées, parfois à raison, elles ont dû s’alléger de bien des rites et des règles pour se focaliser sur l’essentiel. Aucun avenir radieux ne leur est assuré. Mais à elles de profiter du kairos, du moment décisif, d’unir leurs capacités d’écoute, leurs compétences et leurs forces pour prendre soin des hommes qui souffrent et qui cherchent. « Prendre soin » est désormais le maître mot.

À lire l’article de François Clavairoly ” Le dialogue interreligieux : la lutte contre la barbarie “

 

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À propos Jean-Paul Guetny

a couvert comme journaliste les secteurs de la santé et des religions au sein des groupes de presse Jeune Afrique, puis La Vie/Télérama. Il a été directeur du Monde des Religions. Entre autres ouvrages, il est à l’initiative du Grand livre de la mort à l’usage des vivants (Albin Michel, 2007).

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