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Dieu sans esquive

 

La théologie libérale s’intéresse à l’humanité. Elle suit les traces de ceux qui restaurent les humanités blessées, elle pense les moyens de permettre un plein épanouissement de chacun, sans condition. Ce faisant, la théologie libérale oublie parfois qu’elle est une théologie. Cet oubli n’a rien d’une négligence, mais d’une assimilation personnelle de ce qu’est Dieu, de ce qu’il désigne. Dieu est parfois digéré dans les théologies libérales qui n’éprouvent plus le besoin de recourir à ce mot « Dieu » dont elles se méfient – souvent à juste titre tant cela peut recouvrir des réalités qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que le Bible nomme Dieu. Le risque de cette attitude propre au libéralisme est le même que le risque couru par une orthodoxie qui aurait assimilé Dieu, cette fois dans une dogmatique commune qui en définirait le moindre aspect.

Par ce nouveau livre du Professeur André Gounelle qui enseigna la dogmatique à la faculté de théologie protestante de Montpellier, chacun pourra remettre le nez sur « Dieu ». Ce qui m’a le plus frappé, à la lecture de cet ouvrage, c’est la densité de Dieu. Je dirais que la lecture de ce « Dieu » est salutaire dans notre situation marquée par l’éparpillement et la dissolution. Avec Gounelle je dirais qu’on peut presque toucher Dieu du doigt, comme on peut avoir le sentiment de se tenir face à l’être quand on lit Heidegger. Vous l’aurez compris, « encore et toujours » qui caractérise cet ouvrage n’exprime nullement une lassitude de l’auteur, mais son émerveillement, pour reprendre ses mots. Cela indique qu’on peut avoir tout lu sur Dieu sans avoir fait le tour de la question, justement parce que Dieu provoque le questionnement.

Gounelle est ici le maître qui sait et le pédagogue qui sait faire en sorte que nous sachions aussi. Le pédagogue est humble : il parle de la trinité alors qu’il s’en passerait bien, pour permettre de comprendre l’intérêt que des chrétiens ont pu trouver à cette doctrine ; il ne s’étend pas sur la théologie du Process qu’il a pourtant contribué à faire connaître en France et qu’il affectionne particulièrement ; il cite largement les  théologiens qui apportent un éclairage aux différents aspects qu’il aborde.

Tout d’abord, c’est la question de Dieu en tant que concept qui est traitée. Dieu est-il un idéal ? Gounelle reprend le dialogue serré que Ferdinand Buisson, protestant libéral se réclamant libre penseur, et Charles Wagner, pasteur du Foyer de l’Âme à Paris, ont mené au début du XXe, pour éclairer la tension entre le dieu des philosophes et le dieu de la Bible, sujet sur lequel le théologien Paul Tillich a écrit.

Gounelle en vient ensuite au monothéisme qu’il ne cherche pas à justifier à tout prix, mais qu’il passe aussi au crible de la critique. C’est l’occasion de montrer qu’il n’est pas seulement question de monothéisme dans la Bible, mais aussi de polythéisme et d’hénotéisme (penser qu’il y a plusieurs dieux, mais rendre de culte qu’à un seul). C’est l’occasion de partager les inquiétudes de ceux qui pensent que le monothéisme est dangereux.

Un chapitre présente différentes manières de nommer Dieu et s’intéresser tout particulièrement à l’expression « Père éternel » dans laquelle ni « père » ni « éternel » ne vont de soi, quand on y réfléchit. L’auteur prend les réserves au sérieux et, avec Henri Bergson, il comprend cela à travers le fait que « le monde est une entreprise de Dieu pour créer des créateurs » et Gounelle écrit : « Encore et toujours, Dieu fera advenir de l’être ou injectera de l’avenir dans l’existant. »

Gounelle renvient enfin sur ce beau sujet de la Providence qui est délaissé car nous ne savons pas trop qu’en faire en période de crise. Il n’hésite pas à prendre de front la question du malheur, à faire droit aux objections d’Albert Camus (déjà présentes dans la Bible hébraïque). À la suite de Schleiermacher, il traite la providence à partir de la question du « gouvernement du monde », pour exposer les différentes approches : la monarchie absolue (Calvin), l’autonomie du monde (Isaac Louria, Hans Jonas et Emil Brunner dans une moindre mesure), une entreprise en cours (Wilfred Monod, les théologiens du Process – que Gounelle ne convoque pas, par humilité je suppose). C’est cette dernière compréhension qui a les faveurs de l’auteur.

Cette étude se poursuit par un « Dieu sans conclusion » qui est une manière juste de dire que le dossier « Dieu » n’est pas clos, justement parce que Dieu nous donne accès à l’infinitude.

André Gounelle, Dieu encore et toujours, Paris, Van Dieren Éditeur, 2019, 106 pages. Vente en ligne : www.vandieren.com

 

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À propos James Woody

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Pasteur de l'Église protestante unie de France à Montpellier et président d'Évangile et liberté, l'Association protestante libérale.

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