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L’Idiot de Dostoïevski

 

« Comment un homme a-t-il pu écrire cela ? » avoue s’être demandé André Markowicz en traduisant L’idiot. Je m’étais moi aussi régulièrement posé cette question pendant ma lecture. Dans son émission Les chemins de la philosophie (France Culture), Adèle Van Reeth a dit de Dostoïevski qu’il était « hanté par les affres de la liberté humaine, qui fait de l’homme et du personnage de roman non pas des types, des caractères, mais des gouffres, complexes et béants. »

Les deux personnages principaux sont le prince Mychkine et Nastassia Filippovna. Mychkine passe auprès de beaucoup pour un idiot en raison des effets de son épilepsie et d’une caractéristique qui a le pouvoir de désemparer tant les personnages que le lecteur : Mychkine ne dissimule rien. On lui pose une question gênante, il y répond honnêtement. On dévoile un sentiment qu’il n’avait pas prévu d’évoquer publiquement, il l’assume. Des escrocs essaient de l’arnaquer, il voit leur malheur. Tout cela sans être dans une posture de supériorité : il ne se sent pas invincible, il est au contraire conscient de sa fragilité. Il porte sur le monde un regard radicalement différent de celui communément adopté. En cela, le prince Mychkine a une dimension christique. Et dans sa rencontre avec Nastassia, cela devient saisissant.

On comprend au début du roman qu’un autre personnage du roman l’a violée dans la maison où il la gardait recluse lorsqu’elle était adolescente. On saisit alors qu’elle est tourmentée par un traumatisme dont elle n’a pas encore réussi à se remettre. Tantôt, Dostoïevski fait dire à ses personnages qu’elle est proche de la folie, dans d’autres passages il évoque son souhait d’une résurrection. Mais elle ne peut se sauver seule de son état. Celui qui l’a violée l’a regardée comme une chose et d’autres hommes continuent à le faire. Ce dont elle a besoin, c’est d’être regardée comme un être, c’est ainsi qu’elle sera restituée au monde des vivants. L’occasion de sa résurrection se présente dans la rencontre avec le prince Mychkine. Lorsqu’il propose à Nastassia de l’épouser, il la met face à une décision qui va révéler ce vers quoi elle tendra : la vie ou la mort. Elle sait en effet très bien que choisir un autre de ses prétendants, Rogojine, va la précipiter vers la mort. Par ailleurs, le prince, avant de la demander en mariage, lui dit exactement ce qu’elle attendait et espérait depuis la survenue de son traumatisme : elle n’est pas coupable et sa vie ne peut se résumer à la souffrance passée, quelle qu’elle soit. Le moment du choix s’est présenté à elle, à cet instant précis, le moment du choix entre la vie et la mort, mais quelque chose en elle refuse de faire le saut et de croire vraiment en la parole de Mychkine. Choisir de l’épouser implique d’accepter le regard qu’il porte sur elle. Elle a besoin d’avoir foi en la capacité et la volonté d’un autre de l’aimer « malgré » ce qu’elle a vécu. Mychkine lui dit qu’elle n’est pas la « débauchée » qu’elle s’accuse d’être mais elle n’arrive pas à habiter cette nouvelle identité. C’est le saut de la foi que Nastassia doit accepter de faire ou non en réponse aux paroles du prince. Elle s’y refuse finalement et choisit de partir avec Rogojine, qui finit par l’assassiner.

Le thème central du roman est celui de la décision face à la seule question qui puisse donner du sens à une existence : choisit-on la mort ou la vie ? Nastassia choisit la mort, mais Mychkine continue d’incarner cette question dans tous ses rapports humains et de mettre en crise ceux qui le rencontrent, y compris le lecteur. Et cette question lancinante de la mort ou de la vie, de l’absurde ou du sens, qui à la fois sonde les hommes et leur colle à la peau, révèle ce qu’ils sont : des gouffres.

 

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À propos Abigaïl Bassac

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est titulaire d’un master de l’École Pratique des Hautes Études (section des sciences religieuses) et étudiante en master de théologie à Genève. Elle est assistante des enseignants à l’Institut Protestant de Théologie et directrice de la rédaction d’Évangile et liberté.

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