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Sus à l’hypocrisie : la pensée et la démarche réformatrices de Zwingli

 

Pour bien comprendre la pensée et la démarche des réformateurs, il faut se rappeler la place importante du christianisme, sous tous ses aspects, dans la vie individuelle et collective de leur siècle. C’est tout particulièrement vrai d’Uldrych Zwingli (1484-1531) dont l’entreprise réformatrice est à quelques mois près contemporaine de celle de Luther, mais sans dépendre d’elle ni la suivre en tous points.

Zwingli est devenu prêtre, curé de Glaris, à vingtdeux ans, sans qu’on se soit beaucoup soucié de savoir s’il en avait ou non la vocation : c’était ce à quoi on le destinait et les études qu’il avait suivies à Berne, Vienne (Autriche) et Bâle, très marquées par le courant humaniste et le retour aux grands auteurs « païens » de l’antiquité, étaient aux yeux de ses mentors une préparation suffisante au sacerdoce, tant du fait de sa maîtrise du latin que de ses aptitudes oratoires. Sur ce dernier point, ils ne s’étaient pas trompés : Zwingli a été l’un des meilleurs prédicateurs de son temps. Tout l’énoncé de ses idées s’en ressent d’ailleurs : sa théologie est forte d’une pensée forgée en fonction de son souci d’être en prise directe sur les préoccupations de ses ouailles.

Zwingli a commencé son ministère glaronnais en 1506 sans remettre en question les idées reçues dans le christianisme de son temps : Dieu est le créateur, nous sommes ses créatures, marquées par la tare du péché dont le Christ Jésus est venu nous libérer par sa mort sur la croix. À cette donnée de base venaient évidemment s’ajouter les nombreux dogmes ou croyances, rituels, structures institutionnelles développés au cours des siècles au sein de l’Église occidentale. Mais Zwingli, en ce début de ministère, les considérait dans l’état d’esprit et avec le coup d’oeil d’un jeune clerc frotté d’humanisme, en particulier celui d’Érasme de Rotterdam, et de là bénéficiait déjà d’un certain recul par rapport aux idées reçues et aux institutions en place.

Priorité au témoignage biblique

C’est dans cette perspective que se situe son recours à la Bible. On sait que, grand lecteur (mais aussi musicien, ce que certains, à l’époque, lui ont reproché), il l’a d’abord abordée en latin, avec l’aide de nombreux auteurs des périodes patristique et médiévale. Puis son souci humaniste de retour aux sources l’a conduit à apprendre le grec et plus superficiellement l’hébreu, allant même jusqu’à recopier à la main les épîtres pauliniennes dans leur libellé originel que venait de publier Érasme. Zwingli a daté de 1516, donc avant d’avoir même entendu parler de Luther, le moment où, prenant conscience de divergences entre le texte biblique et ce qu’en disaient certains pères de l’Église tenus pourtant pour les plus fiables en matière d’exégèse ou de doctrine (Origène, Chrysostome, Ambroise, Jérôme, Augustin, Rufin, Basile, Cyprien, Cyrille…), il a décidé de s’en tenir à ce qu’il lisait dans « l’Écriture » et de le privilégier absolument. Sous sa plume (et en chaire !) sont dès lors « paroles de Dieu » les dires du Christ Jésus dans les évangiles et ce qu’affirment ses porte-parole les plus fidèles et les plus fiables, à commencer par Pierre et Paul, ou ce que rapportent des pages de l’ancien testament, par exemple celles des psaumes ou des prophètes.

Toute la Bible est-elle alors « Parole de Dieu » ? Sous sa plume, certaines tournures un peu rapides pourraient le donner à penser. Mais à y regarder de plus près, sa lecture s’avère sélective : il retient les paroles qui lui parlent le plus ou celles qui ont le plus d’impact sur les questions dont il traite. Sa méthode : comparer les passages bibliques les uns aux autres, et élucider le sens des plus obscurs par celui des plus clairs, les paroles les plus fiables étant justement celles qui s’imposent par leur clarté. En fin de compte c’est cependant le Saint-Esprit qui le convainc de la pertinence et donc de la vérité de ce qu’il vient de lire. Et c’est aussi le Saint-Esprit qui seul peut persuader ses auditeurs du bien-fondé de son interprétation. Dans ce sens-là, toute parole issue de la Bible n’est donc pas nécessairement « parole de Dieu », mais le sont les paroles qui nous énoncent clairement la volonté ou la grâce de Dieu, ce qui implique évidemment la vérité sur nous-mêmes et sur notre « tare » (präst, dit-il dans son allemand méridional, un mot qui peut aussi signifier « chancre »).

La volonté de Dieu et sa loi

Tandis que la démarche de Luther partait de son expérience toute personnelle de la justification par la seule grâce de Dieu, le prédicateur Zwingli se demande d’abord : de quoi les gens ont-ils besoin qu’on leur parle du haut de la chaire ? De là son choix, dès le début de son ministère à Zurich en janvier 1519, de fausser compagnie à la liste de péricopes bibliques imposée par le lectionnaire (livre liturgique contenant la liste des passages lus à l’occasion des cérémonies religieuses) et de leur préférer l’évangile de Matthieu, commenté péricope après péricope. Or cet évangile est justement celui qui contient le plus de préceptes ou de recommandations à l’usage de tout un chacun.

Il n’y a pas de mérite à faire ce que Dieu veut. En revanche, en vivant selon sa volonté, en se conformant à sa loi, on est sur le bon chemin. Entendue dans ce sens-là, la loi est une bonne nouvelle, un évangile, ainsi que le donne à entendre le treizième article de la Dispute de Zurich (1523) : « Là où la Parole de Dieu est écoutée, on apprend nettement et clairement la volonté de Dieu, et l’être humain est attiré vers lui et transformé en lui par son Esprit. » C’est ce que les théologiens réformés du XVIIe siècle appelleront l’usage « didactique » de la loi : il permet non seulement de vivre malgré le péché (comme l’enseigneront aussi les théologiens de l’orthodoxie luthérienne), mais de donner effectivement suite aux injonctions du Christ qui, elles, échappent au péché (ce à quoi les luthériens ne souscrivent pas). Sur ce point, Zwingli est plus optimiste que Luther et sa pensée dénote l’influence des penseurs « païens » (Aristote, Cicéron, Tite-Live, Juvénal, etc.) dont les oeuvres figuraient dans sa bibliothèque personnelle. La création, autrement dit, est bonne et la créature humaine est faite pour y vivre normalement, mais d’une normalité qui est celle des évangiles et non d’une nature humaine altérée par la tare du péché. Zwingli va même jusqu’à dire au passage qu’à cet égard la loi de la nature correspond à celle de Dieu. Il faudra s’en souvenir à propos de ses critiques du vœu de chasteté.

La croix du Christ et la remémoration de la cène

Vivre selon la volonté de Dieu n’a rien de méritoire ni de compensatoire. Dieu seul peut tirer d’affaire les humains, par amour, par pure grâce. C’est ce que nous atteste la mort de Jésus, le Christ, sur la croix. Zwingli reste ici sur la lancée du vocabulaire en usage et parle à de nombreuses reprises du « sacrifice » offert une fois pour toutes sur la croix. Mais il ne semble pas en être ému outre mesure comme le seront plus tard ceux qui s’apitoient sur le sang de Jésus et l’horreur de ses souffrances endurées lors de sa Passion – une souffrance et des humiliations qui, Zwingli aurait pu le relever, ne sont pas pires que celles de bien d’autres humains torturés ou brûlés à travers les siècles et en particulier dans le sien. Lui importe surtout le « une fois pour toutes » : le sacrifice du Christ n’est pas à répéter et ne peut pas l’être. Mettre cela en doute reviendrait à douter de la grâce de Dieu et de son pardon, ou à les minimiser.

Dans le contexte où vivait Zwingli, toute réflexion sur le sacrifice du Christ était étroitement liée à la pratique et à la doctrine de l’eucharistie, donc aussi à ce qui allait devenir la conception réformée de la cène. À cet égard, Zwingli se montre très logicien (il a bénéficié d’une solide formation en logique) : si le Christ est mort et a donc été sacrifié une fois pour toutes sur la croix, ce sacrifice ne peut être réitéré. La reprise du dernier repas de Jésus avec ses disciples sous forme liturgique ne saurait par conséquent se présenter comme un acte « sacrificiel », fût-il symbolique, accompli sur un « autel », et le pain et le vin consommés à cette occasion ne peuvent pas être considérés comme étant, même symboliquement, le corps et le sang charnels ou matériels du Christ. Imprégné de logique aristotélicienne, Zwingli ira même jusqu’à dire, lors de sa controverse avec Luther, à Marbourg, que le corps et le sang du Christ ne peuvent pas être présents « dans, sous et avec » les éléments du pain et du vin comme le prétendait son interlocuteur, puisque, comme on l’affirme à l’Ascension, le Christ siège désormais « à la droite de Dieu ». Quand Jésus a dit « Ceci est mon corps », il l’a dit dans le même sens où il a dit « Je suis la porte des brebis ». De plus, il ne peut pas avoir mangé matériellement son propre corps ni bu son propre sang. Le pain et le vin de la cène rappellent significativement le salut et la grâce de Dieu ; ils ne les communiquent ni ne les transfèrent pas de manière quasiment miraculeuse.

Autre aspect concernant la cène : le « une fois pour toutes » du Vendredi-Saint s’oppose à la pratique « papiste », comme l’appelle Zwingli, qui consistait (et consiste encore souvent) à célébrer des messes à la demande, contre paiement, pour le repos des âmes dans l’au-delà, comme si ce « sacrifice » répété sur « l’autel » par le « prêtre » était en mesure de concilier les bonnes grâce du Père céleste à ceux pour qui cette messe est célébrée. Pour Zwingli, on ne saurait se montrer plus incrédule envers la grâce de Dieu : cette manière-là d’être religieux rejoint l’attitude du grand prêtre juif envers Jésus. La grâce de Dieu ne se débite pas en portions ni ne se marchande auprès des fidèles.

L’un des aboutissements les plus concrets de cette manière de considérer à la fois la mort du Christ et la réitération de son dernier repas avec les disciples sera justement de partir du principe qu’il s’agit bel et bien d’un repas, et non d’un acte à connotation sacrificielle. Ainsi Zwingli a-t-il persuadé les réformés zurichois de renoncer à la vaisselle liturgique d’étain ou de vermeille en usage pour la messe, et de la remplacer par des gobelets et des assiettes de bois exactement semblables à ceux en usage aux tables familiales les plus modestes. Et plutôt que d’inviter les fidèles à s’approcher d’une table sainte ou sacrée dans le chœur du Grossmünster, il a fait circuler ces gobelets et ces assiettes dans les rangs des fidèles assis à leur place dans la nef. Cette « remémoration » du dernier repas de Jésus avec ses disciples est devenue un acte liturgique accompli trois ou quatre fois par année, les dimanches de grandes fêtes religieuses (à la différence de Calvin qui l’aurait voulue hebdomadaire, les zwingliens et la plupart des réformés, jusqu’au début du siècle dernier, célébraient la cène seulement trois ou quatre fois l’an par souci de significativité et pour mieux solenniser les fêtes).

Sus à l’hypocrisie

La pensée théologique de Zwingli, on le voit, n’est jamais déconnectée des problèmes concrets auxquels l’ont confronté son exercice du sacerdoce ou sa qualité de prêtre dûment ordonné selon les canons ecclésiastiques en vigueur. À cet égard, il a été très accroché par cette parole de Jésus : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux ; vous n’y entrez pas vous-mêmes, et vous n’y laissez pas entrer ceux qui veulent entrer » (Matthieu 23, 13). Lui-même a eu conscience de sa propre hypocrisie, soit quand le nonce apostolique l’a mis en 1518 au bénéfice d’une bourse pontificale pour l’inciter à taire ses critiques envers le Vatican (bourse refusée en 1519), soit quand il a dû reconnaître dans une lettre aux autorités zurichoises que, comme d’autres, il lui était arrivé de courir le guilledou avec une dévergondée pendant ses années de sacerdoce séculier à l’abbaye de Einsiedeln.

On ne peut en tout cas être que frappé de la fréquence avec laquelle, dans son très long commentaire des articles de la Dispute de Zurich, il s’en prend à l’hypocrisie non seulement des religieux en général, mais à travers eux à celle du système dont ils sont tributaires. Les titulaires de la hiérarchie « papiste » sont hypocrites à tous les échelons parce que leur mode de vie et leur manière de gouverner l’Église sont en contradiction avec le message dont ils devraient être porteurs. Ils le sont aussi parce que, sous des apparences de sollicitude et de bons sentiments, les membres de la hiérarchie imposent à leurs subordonnés de faire des promesses qu’ils ne peuvent pas tenir et les incitent par conséquent à dissimuler hypocritement leurs manquements à la règle. En réalité, même si Zwingli ne le dit pas en ces termes, c’est tout le système qui est hypocrite et qui se dissimule sous les bures, les frocs, les voiles ou les tonsures de religieux aussi bien réguliers que séculiers. Et il l’est pour ainsi dire au carré quand il se pare des prérogatives princières de la hiérarchie, avec les atours somptueux que cela implique.

Zwingli ne se lasse pas de lister toutes les formes de cette hypocrisie, à commencer par celle qui touche au quotidien de ses paroissiens : prêtres, moines et moniales ne cessent de solliciter leur bourse pour des messes ou des images pieuses, comme si ces dons tombant dans l’escarcelle des religieux ou finissant par alimenter les ressources du Vatican devaient leur valoir des avantages auprès de Dieu. Au passage, Zwingli ne manque évidemment pas de s’en prendre à la vente des indulgences, mais sans insister : faute de pouvoir l’interdire, l’évêque de Constance l’avait réprouvée dans son diocèse. Les religieux sont donc hypocrites en faisant croire que le paiement de messes ou d’indulgences pourrait être agréable à Dieu alors qu’ils devraient savoir que cela est contraire à sa volonté. Et ils sont hypocrites en ne cessant de solliciter des oboles alors qu’ils ont fait vœu de pauvreté.

Hypocrisie aussi du système dans son ensemble quand il incite de jeunes femmes et de jeunes hommes à faire des voeux monastiques ou sacerdotaux, dont celui d’obéissance présenté comme une obéissance à Dieu alors qu’elle est surtout obéissance à des règles humaines. Or ce n’est justement pas ce que postule la volonté de Dieu telle qu’on peut la comprendre Bible en mains.

Hypocrisie encore quand le système impose des règles que ses responsables savent n’être pas respectées par leurs subordonnés, ou quand ces mêmes responsables imposent des pénalités financières pour passer l’éponge sur certaines infractions. « Tout ce que Dieu permet ou n’interdit pas est juste » dit l’article 28 de la dispute de Zurich. Le système fabrique de l’hypocrisie en ne respectant pas cette règle-là. Zwingli, en l’occurrence, a surtout dans son viseur la règle (et donc les vœux) de célibat et de chasteté ecclésiastiques. Nous retrouvons ici la correspondance entre la volonté de Dieu et les lois de la nature : le mariage, donc l’union charnelle de l’homme et de la femme, est une bonne chose. Et interdire l’union conjugale à une certaine catégorie d’hommes ou de femmes parce que ce serait ce que le service de Dieu leur impose, revient à s’opposer à la loi de la nature qui est aussi celle de Dieu.

Il vaut la peine à cet égard, mais ce texte n’est pas accessible pour l’instant en français, de lire la supplique que Zwingli a adressée, contresignée par une dizaine d’autres prêtres, à l’évêque de Constance en 1518 pour lui demander d’autoriser le mariage des prêtres. Très déférente dans sa forme, elle n’en est pas moins imparable sur le fond : « II n’est pas bon que l’homme soit seul », dit Dieu en Genèse 2, 18. Mais il y a aussi tous les passages néotestamentaires plaidant en faveur du mariage des « surveillants », sans évidemment leur en faire l’obligation. Zwingli en relève et commente onze – un plaidoyer qui garde toute sa pertinence et pourrait être envoyé tel quel aujourd’hui au Vatican. Le corollaire de ce plaidoyer est alors la thèse 49 de la dispute de Zurich : « Je ne connais pas de plus grand scandale que le fait qu’on ne laisse pas les prêtres avoir des épouses, mais qu’on les autorise contre de l’argent à entretenir des prostituées. »

Une décléricalisation du christianisme

Et si le problème de la religion en vigueur eu Europe occidentale à l’aube du XVIe siècle ne tenait pas seulement à l’hypocrisie que permet ou induit le système, mais au système lui-même, c’est-à-dire à sa structure cléricale ? À l’époque prévaut dans la société la distinction entre ce qui est d’ordre spirituel et ce qui est d’ordre temporel. L’Église, c’est-à-dire en l’occurrence son clergé, sa hiérarchie et ses ordres monastiques, revendique la gestion et l’autonomie de tout ce qui est d’ordre spirituel ; tout laïcs qu’ils soient, les fidèles n’en ont pas moins une vie et des préoccupations d’ordre spirituel qui, comme telles, sont réputées relever du clergé. Ce qui est d’ordre temporel relève en revanche des instances laïques, princes ou magistrats, qui administrent le pays ou la cité. Le consensus en vigueur veut que les représentants du spirituel s’estiment au-dessus du temporel et soient soustraits à l’autorité de ses représentants. C’est aussi pourquoi les ecclésiastiques de tous niveaux doivent faire « comme si » – comme s’ils étaient plus purs ou plus proches de la sainteté que les simples fidèles.

Le seul moyen de conjurer l’hypocrisie qui en résulte est alors de changer le système. Et Zwingli de le déconstruire pièce à pièce, en commençant par la suppression de la prêtrise en tant que qualité ou caractère indélébile (character indelibilis) conféré sacramentellement à des individus désormais distincts du reste de la population du fait de leur ordination. Il désacralise radicalement le ministère évangélique pour mieux le responsabiliser. Le pasteur, le « veilleur » (der Wächter) ou le « berger » (der Hirt), n’est plus censé s’accoutrer de soutanes ou de chasubles qui le mettent à part. Il est un membre de la cité comme les autres, mais chargé d’un service (en français nous disons « ministère »), d’une fonction spécifique : annoncer à tous la Parole de Dieu. Le traité de Zwingli sur « le berger » insiste sur le caractère exigeant de ce service. Son titulaire doit l’assumer sans faiblir, en particulier quand il s’adresse aux puissants de ce monde. Son rôle n’est alors pas de leur dicter une politique, mais bel et bien de les mettre devant les exigences et les promesses de la Parole de Dieu : « Le berger ne doit pas épargner le roi, le prince ou l’autorité, mais qu’il voit qu’ils s’écartent du droit chemin, il doit leur montrer leur erreur. » À eux, ensuite, d’en tirer ou non les conséquences qu’ils jugeront appropriées.

L’une des revendications les plus caractéristiques qu’énoncent les articles de la dispute de 1523 est que les représentants de l’Église (au moment de la dispute, Zwingli pense surtout aux évêques et autres membres de la hiérarchie) doivent se soumettre à « l’autorité », à savoir justement l’autorité civile ou temporelle. À l’époque, c’est une véritable inversion des prérogatives et des valeurs, et les évêques, surtout quand ils sont princes-évêques comme celui de Constance, ne sont pas près de l’admettre. Mais le principe est posé, et il est de très grande portée.

Mais alors, que faire du clergé, des moines, des nonnes et de leurs biens matériels ? Ces biens, toujours à l’époque, sont considérables, et les religieux sont réputés pour savoir amasser les aumônes et autres donations. La solution de Zwingli, comme celle des autres réformateurs, est aussi simple que radicale : les couvents doivent être fermés et leurs biens mis au service des plus pauvres ou de ceux qui en ont le plus besoin. Mais pas seulement : ces richesses et ces ressources doivent aussi être mis au service de la collectivité, ce qui se concrétisera dans le domaine de la formation des cadres dont la société a besoin, par exemple des pasteurs.

Il y a dans la conception que Zwingli s’est faite du bon fonctionnement de la vie sociale et de ce que l’Église peut ou doit représenter en son sein un sens aigu des problèmes sociaux, avec pour conséquence lointaine ce que seront au début du XXe siècle le socialisme religieux en Suisse alémanique ou le christianisme social en France et en Suisse romande

La chair et l’esprit

La théologie de Zwingli, dit-on volontiers, est une théologie de l’Esprit. Nous l’avons vu à propos de l’interprétation des Écritures : en dernière analyse, c’est l’Esprit de Dieu, ou Saint-Esprit, qui persuade de la pertinence du sens que l’exégète est parvenu à mettre en évidence, et c’est encore cet Esprit qui, travaillant de l’intérieur notre propre esprit, notre intelligence, notre cœur, notre volonté, notre sensibilité, notre moral (notre Gemüt, dit-on en allemand), nous met en demeure de donner suite à ses injonctions. C’est dans ce sens que l’Esprit, mais aussi l’esprit, s’oppose aux « convoitises de la chair » au premier rang desquels il y a évidemment les différentes formes d’hypocrisie auxquelles s’en est pris Zwingli, l’hypocrisie la plus redoutable étant celle qui cherche à se faire passer pour une œuvre de l’Esprit. Mais c’est aussi l’Esprit qui nous arme intérieurement pour avoir raison de ces convoitises. Et c’est lui qui devrait inspirer la direction de la cité, du pays.

Et l’Église ? Pour Zwingli, à l’époque, l’Église terrestre ne se distingue guère, dans son recrutement, de la population au sein de laquelle il exerce son ministère. Par sa prédication, ses conseils et son action, il cherche toujours et avant tout à contribuer au bien du pays dans son ensemble. Vu sous cet angle, il est un patriote-prédicateur, tout en restant toujours conscient que le seul à pouvoir changer ou améliorer les choses en profondeur, c’est justement l’Esprit dont il est alors le porte-parole.

Mais gare aux Schwärmer, aux enthousiastes qui croient pouvoir se réclamer d’effusions subites et incontrôlées du Saint-Esprit pour entrer en transe ou prôner l’anarchie. Zwingli a lu l’apôtre Paul et est convaincu avec lui que les humains doivent rester « soumis aux autorités qui exercent le pouvoir » et que « les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien » (Romains 13, 1-3). Aussi est-ce en toute logique que la dispute de 1523 a été convoquée et présidée par le magistrat, et que la décision de mettre en œuvre la réforme de l’Église, donc aussi du pays, a été prise par l’autorité civile, à l’encontre de l’autorité ecclésiastique incarnée par l’évêque – une décision relevant elle aussi en dernière analyse, Zwingli en était convaincu, de l’action du Saint-Esprit.

Pour l’époque, compte tenu des circonstances, cette confiance en la sagesse et la lucidité du pouvoir temporel pouvait être considérée comme justifiée. Cinq siècles plus tard, elle nous semble sujette à caution. C’est que les circonstances, justement, ont changé. Et les années succédant aux années, les pasteurs des régions massivement protestantes se sont parfois trouvés bien seuls à concrétiser la présence de l’Église au sein de la population. Ce changement de statut ne change rien à la pertinence de la théologie de Zwingli dans son ensemble, mais il impose une reprise constante de la réflexion sur ce qu’il y a lieu d’être et d’entreprendre pour que soit faite la volonté divine telle que les évangiles nous aident à la comprendre.

Un réformateur de premier rang

Si, à l’époque comme aujourd’hui, la Réforme de Zwingli se distingue nettement de celle de Luther, elle ne peut pas non plus être ramenée à celle que Calvin ou Théodore de Bèze, réformateurs de la deuxième génération, ont marquée de leur empreinte. À longue échéance, le courant zwinglien s’est avéré nettement plus ouvert que le calviniste à ce que nous qualifions aujourd’hui de théologie libérale. Les affinités érasmiennes de Zwingli et la manière dont il concevait l’interprétation des textes bibliques comportaient en germe certaines constantes de la théologie libérale de notre temps. L’un des courants théologiques libéraux de Suisse alémanique s’est appelé et s’appelle d’ailleurs encore le Zwingli-Bund, la fédération Zwingli. Une Réforme au sein de laquelle Zwingli n’aurait pas sa place serait une Réforme uniforme et au rabais.

 

À lire l’article de Pierre-Olivier Léchot ” Zwingli, le courage d’être “

 

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À propos Bernard Reymond

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né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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