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Il y a 500 ans, Huldrych Zwingli

 

Le 20 janvier dernier, les Zurichois ont célébré les débuts de l’activité réformatrice d’Huldrych Zwingli dans leur ville. C’est en effet en janvier 1519 qu’il commença son ministère de prédicateur au Grossmünster, l’église principale de la cité. Cette prédication qui se voulait profondément évangélique devait conduire pas à pas, sans crier gare, à la dispute de religion à l’issue de laquelle, en 1523, l’autorité civile décida de réformer l’Église zurichoise, donc sa Réformation.

On ne naît pas réformateur, on le devient

Huldrych Zwingli n’est pas né réformateur ; il l’est devenu progressivement, au gré des circonstances. Venu au monde dans une famille de dix enfants le 1er janvier 1484, deux mois après Luther, à Wildhaus, un village alpestre du Toggenburg, en Suisse centrale, il fut confié dès l’âge de cinq ans à son oncle et parrain Barthélémy, curé de Weesen. Le milieu clérical lui fut ainsi familier dès son enfance et ne s’en trouva nimbé pour lui d’aucun halo de mystère ou de sacralité, à la différence de Luther, né dans une famille d’entrepreneurs. Son oncle veilla à lui donner une solide formation de base, en particulier en latin, ce qui lui permit par la suite de suivre une filière universitaire de frappe nettement humaniste à Berne, Vienne (Autriche) et surtout Bâle où il bénéficia pleinement de la présence et de l’enseignement d’Érasme. Là encore, sa formation se distingue de celle de Luther, plus marquée par la tradition ecclésiale et monastique.

L’accès de Zwingli à la prêtrise relève presque de l’improvisation. En automne 1506, le curé de Glaris, petite ville de Suisse centrale, venait de mourir. Pour faire pièce à la candidature d’un prêtre zurichois carriériste, déjà titulaire de deux bénéfices ecclésiastiques et soutenu par la curie romaine, le vieux Barthélémy Zwingli eut l’idée de faire rapidement consacrer à la prêtrise son neveu encore étudiant. Huldrych s’est ainsi trouvé être curé de Glaris et l’est resté jusqu’en 1516.

Ni lui ni personne ne semble s’être demandé s’il avait ou non la vocation à l’exercice de ce ministère. À l’époque, c’est une question à laquelle on ne prêtait guère attention. En dehors du problème que lui posait l’exigence du célibat sacerdotal, Zwingli semble n’avoir jamais été tourmenté par des questions aussi personnelles et lancinantes que ce fut le cas pour Luther à propos de son propre salut. En revanche, une fois entré en fonction il n’a cessé de s’interroger sur l’adéquation entre l’exercice de son ministère, les attentes de ses paroissiens et la fidélité aux textes fondateurs, principalement les écrits bibliques et ceux des Pères de l’Église. C’est justement cela qui, petit à petit, l’a mis sur la voie de ce qui allait devenir la Réformation : il est devenu de plus en plus conscient de la distance et même des contradictions entre les textes évangéliques, surtout eux, et de nombreuses pratiques, exigences ou enseignements de l’Église de son temps.

L’expérience de Marignan et le transfert à Einsiedeln

Curé de Glaris, Zwingli était de ce fait également aumônier des troupes glaronnaises. Il dut les accompagner lors de plusieurs campagnes et s’est trouvé avec elles en 1515 à Marignan lorsque les Suisses (mais en l’absence de troupes bernoises) furent sévèrement battus par l’armée de François Ier. Directement témoin des horreurs de la guerre, il devint en chaire un adversaire décidé du service mercenaire tout en se souvenant de cette question d’Érasme qu’il avait soulignée dans les Adages : « La guerre est-elle autre chose que le meurtre en masse de beaucoup ? »

Cet aspect-là de sa prédication ne pouvait que déplaire aux magistrats qui soutenaient le mercenariat tout en bénéficiant des largesses de l’ambassadeur de France. Contraint de quitter Glaris en 1516, il devint Leutpriester à l’abbaye d’Einsiedeln, c’est-à-dire prêtre chargé de l’accueil et de l’accompagnement des pèlerinages à Notre-Dame de cette abbaye (un pèlerinage encore très fréquenté aujourd’hui). « J’ai commencé à prêcher en l’an 1516, dira-t-il par la suite, de telle manière que je ne suis plus monté en chaire sans prendre l’évangile lu le matin dans la messe pour moi-même et sans l’expliquer sur la base de la seule Écriture. » Il n’a donc rien changé aux usages, mais a pour ainsi dire commencé à remplir les vieilles outres de vin nouveau. Et les pèlerins n’ont pas manqué de s’en apercevoir.

Un important groupe de citoyens zurichois de retour de ce pèlerinage a alors vivement souhaité pouvoir bénéficier de son ministère en tant que curé du Grossmünster, l’église principale de leur ville. Les chanoines donnèrent volontiers suite à ce désir, mais en toute connaissance de cause, à la fin de 1518, sans même consulter l’évêque du diocèse dont le siège était à Constance.

Pas à pas vers la Réforme

Huldrych Zwingli est ainsi monté en chaire, au Grossmünster, le 1er janvier 1519. Il a d’emblée pris la liberté de ne plus s’en tenir au lectionnaire, c’est-à-dire à la liste prescrivant quels passages bibliques devaient être lus au cours de la messe et, le cas échéant, donner lieu à une prédication. Il a choisi d’expliquer l’un après l’autre, page après page, les livres du Nouveau Testament, en commençant évidemment par l’évangile de Matthieu, suivi plus tard des Actes des apôtres, puis de l’épître aux Galates et des deux épîtres de Pierre.

Ce choix n’est pas seulement important, il est significatif. Luther, rappelons-le, est devenu réformateur en lisant l’épître aux Romains dans la solitude de sa cellule monastique. Cette épître lui a permis de résoudre le grave problème de sa vie personnelle : celui de son péché, absous par la seule grâce de Dieu. Sommairement dit, c’était typiquement le problème d’un homme entré au couvent pour faire son salut, et qui découvre que, justement, le salut n’est pas le résultat d’un faire humain, mais est dû à la seule grâce de Dieu manifestée dans le Christ Jésus.

La prédication de la grâce fut aussi un thème central dans la pensée et la prédication de Zwingli. Mais son souci majeur était avant tout d’ordre pastoral : qu’est-ce que les auditeurs de ses sermons avaient besoin d’entendre pour mieux vivre selon la volonté salvatrice de Dieu ? Or l’évangile matthéen est justement celui qui correspondait le mieux à cette préoccupation : c’est celui qui contient le plus grand nombre de préceptes ou de recommandations touchant au comportement de tout un chacun (voir par exemple le sermon sur la montagne, dont les béatitudes).

Vu sous cet angle, le début de l’activité prédicatrice de Zwingli à Zurich correspond bel et bien au début de son action réformatrice, mais sans que se marque d’emblée une volonté de tout remettre sur la forme.

Zwingli a toujours eu le souci des faibles et voulait éviter de les bousculer inconsidérément. C’est donc pas à pas, sermon après sermon, discussion après discussion avec ses auditeurs, que Zwingli est devenu réformateur et a pris toujours plus nettement conscience des réformes qu’imposait sa compréhension renouvelée et toujours plus approfondie des Écritures. Mais il a senti que le moment était venu de dire les choses de plus en plus clairement et sa prédication n’a pas tardé à faire son chemin dans l’esprit des gens.

Le pas décisif, mais après celui des typos

Fait significatif, le premier acte vraiment marquant de rupture avec les usages en vigueur n’a pas été son fait, mais celui de l’imprimeur Christoph Froschauer qui fit servir publiquement de la saucisse à ses typographes en plein Carême 1522. Trois prêtres de la ville s’associèrent à cette agape tandis que Zwingli crut devoir s’en abstenir, tout en défendant le principe de la liberté personnelle : « De ton plein gré, veux-tu renoncer à la viande, n’en mange pas ! Mais laisse à ton frère sa liberté ». Bien qu’il ait voulu conseiller la prudence, les typographes zurichois ont de fait acculé Zwingli à franchir publiquement le premier pas de ce que nous appelons aujourd’hui la Réforme ou la Réformation.

Une décision toute personnelle venait d’ailleurs d’aller dans le sens de cet affranchissement. Au printemps 1522, Zwingli avait épousé Anna Reinhart, la veuve d’un patricien zurichois. Toujours par souci d’éviter le scandale, il l’avait fait secrètement. Mais après l’affaire des saucisses, ce silence lui devint pesant.

À l’époque, qu’un prêtre, fût-il le pape, vive avec une femme et en ait des enfants n’avait pas de quoi surprendre. En revanche, dans la chrétienté occidentale, un prêtre n’avait pas le droit de se marier. Or cette interdiction n’avait aucun fondement scripturaire et elle portait un grave préjudice aux femmes en question. Zwingli convainquit une dizaines d’autres prêtres de s’associer à lui pour adresser à leur évêque une supplique de levée de cette interdiction, tout en diffusant parallèlement un texte imprimé mettant les laïcs au courant de leur démarche et leur en expliquant les principales raisons. Le refus sec et hautain de l’évêque d’entrer en matière décida Zwingli à publier en latin un second texte, l’Archeteles (le premier et le dernier mot), qui est à sa manière l’équivalent d’un « Je ne puis autrement. »

Des discussions s’engagent, les esprits s’enflamment, les conservateurs profèrent des menaces, l’évêque cherche à sévir. Sur une suggestion de Zwingli, le Conseil de la ville organise une réunion où toute l’affaire sera débattue, voire jugée. La Réforme est dès lors bel et bien en marche et, résultat de la prédication de Zwingli, elle l’est sous le contrôle des laïcs. L’évêque restant muré dans ce qu’il croit être ses prérogatives, c’est ce Conseil de ville qui se réserve de trancher la question en dernier ressort.

La Réforme zurichoise, et donc suisse, voire réformée dans son ensemble, se distingue à cet égard de la Réforme luthérienne. Une fois le processus lancé par Luther avec l’affichage de ses thèses sur les indulgences le 31 octobre 1517 en Allemagne, il a été pris en mains par les princes qui décidaient ou non d’y adhérer avec tous leurs sujets sans même les consulter. En Suisse et dans les villes du haut Rhin, comme Strasbourg ou Mulhouse, ce sont les bourgeois formant les conseils de ville qui ont pris la décision, il est vrai en l’imposant ensuite aux paysans des terres qui leur étaient assujetties. Dans une ville comme Berne, c’est même un laïc, le peintre Niklaus Manuel Deutsch, qui va amorcer de manière décisive le processus en faisant représenter des pièces vigoureusement réformatrices aux carnavals de 1524 et 1525.

Le 29 janvier 1523 s’ouvre donc dans la salle de l’hôtel de ville de Zurich une dispute de religion à laquelle sont invités à assister tous les habitants qui le désirent, et ils sont nombreux à s’y presser. Pour être comprise de tous, cette dispute se déroule, non pas en latin, mais en allemand, évidemment dans sa version alémanique. Elle se distingue des disputes universitaires de l’époque en ce qu’elle a été organisée, présidée et arbitrée par des laïcs. Ce modèle zurichois sera reconduit à Berne en 1528 et à Lausanne en 1536, mais cette fois-ci nécessairement en français. L’usage de la langue vernaculaire est l’une des principales caractéristiques formelles de ces disputes de religion en contexte réformé.

Les thèses de la dispute et leur commentaire

Conformément au modèle universitaire, Zwingli a rédigé, toujours en allemand, 67 thèses ou « articles » qui couvrent tout le champ de la piété courante. Il l’a fait sous une forme si possible accessible à chacun. Par chance, il a voulu que l’essentiel de ce qui ressortait de cette dispute soit aussi à disposition des autorités civiles de Glaris, la ville dont il avait été le curé. Dans les mois qui ont suivi la dispute, il a donc hâtivement rédigé l’ensemble de son argumentation, la livrant sans délai à l’imprimeur au fur et à mesure de sa rédaction. Ce document capital dans l’histoire de la Réforme proprement réformée n’avait jamais été traduit en français et est actuellement en cours de traduction. Il est rédigé en allemand zuricho-glaronnais du XVIe siècle, ce qui n’en facilite pas toujours la compréhension ; mais c’est aussi ce qui en fait l’intérêt. Il est passionnant de découvrir l’effort constant de Zwingli pour s’exprimer de manière à être bien compris de gens qui ne savaient probablement pas le latin ou devant qui certaines parties du document durent être lues à haute voix pour suppléer à leur illettrisme.

D’un article à l’autre, Zwingli ne cesse de chercher à convaincre ses lecteurs du caractère abusif de l’autorité ou des pouvoirs qu’on prêtait d’ordinaire au clergé ou aux représentants de la hiérarchie ecclésiastique dont il ne manque jamais de critiquer la cupidité, avec le commerce des indulgences en ligne de mire. Les prêtres ne sont en aucun cas des intermédiaires nécessaires entre Dieu et les humains, car le seul médiateur est en l’occurrence le Christ.

Le pasteur de la tradition zwinglienne (et réformée en général) est un ministre, voire un fonctionnaire dont la fonction est d’annoncer fidèlement la Parole de Dieu à tous, y compris aux titulaires de l’autorité civile, dusse-t-il les admonester. Zwingli se faisait d’ailleurs une idée particulièrement exigeante de cette fonction comme en témoigne son petit traité Der Hirt, titre qu’on peut traduire par « le berger » ou « le pasteur ». La conception zwinglienne entend en particulier prévenir les abus inquisiteurs de l’ancien clergé, par exemple avec l’obligation faite aux fidèles d’en passer par la confession auriculaire ; c’est ainsi que, à la différence de la pratique calviniste et genevoise, les pasteurs des territoires zwingliens n’étaient pas habilités à refuser l’accès à la cène, fût-ce temporairement, à des fidèles qu’ils n’en auraient pas jugés dignes : cette décision devait être laissée à la conscience (ou à l’inconscience ?) de chacun. Entre tous les thèmes abordés dans le commentaire aux thèses de 1523, retenons encore celui de la cène. Pour Zwingli la cène n’est pas et ne peut pas être un sacrifice dès lors que, comme l’affirment les textes bibliques, le sacrifice du Christ était unique et n’a eu lieu qu’une seule fois pour toutes. La célébration de la cène est essentiellement une remémoration conforme à l’ordre du Christ « Faites ceci en mémoire de moi », et le pain et le vin ne peuvent être que des signes ou des symboles de son corps et de son sang. Et pour signifier qu’il s’agit bel et bien d’un repas commémoratif, mais aussi communautaire, Zwingli a voulu qu’à Zurich la cène soit célébrée dans de la vaisselle de bois, comme les simples gens, et non en étain, en or ou en argent. La mésentente entre Luther et Zwingli à propos de la cène est ainsi en germe dans les commentaires de 1523.

Délibérément laïque, la Réforme zwinglienne a pris une importance européenne avec Heinrich Bullinger, le principal collaborateur et successeur de Zwingli à Zurich. Ses volumes de sermons, en particulier sur l’Apocalypse, ont été diffusés dans toute l’Europe, y compris en France, et jusque dans le Nouveau Monde. Et la Confession helvétique postérieure (1566), dont il a été le rédacteur et qui reste un des principaux textes de la tradition réformée, peut être considérée comme l’un des héritages les plus directs de la pensée de Zwingli.

À lire les articles de : Pierre-Olivier Léchot ” Zwingli : oser la liberté “ et de Huldrych Zwingli “L’Église universelle et l’église locale “.

 

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À propos Bernard Reymond

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né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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