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Le Corps sacré du Christ et ses images

 

Les romans d’Erri de Luca inspirent souvent la réflexion théologique. Cet agnostique assumé a en effet une solide culture biblique et il lit la bible hébraïque dans le texte ! L’argument de son dernier récit peut paraître scabreux : un jeune sculpteur, mort prématurément, avait réalisé au lendemain de la guerre 1914-1918 un Christ en croix en marbre, grandeur nature. Et, par souci de réalisme historique, il avait représenté Jésus nu sur l’instrument de son supplice. Naturellement, les catholiques de l’époque s’étaient scandalisés de ce qui était à leurs yeux un sacrilège et ils avaient demandé à un autre sculpteur de vêtir le crucifié d’un pagne… en granit !

Près d’un siècle plus tard, les mentalités ont évolué et c’est le clergé lui-même qui commande à un artiste inconnu de redonner à la statue son apparence première ! Voilà donc notre héros amené à sculpter en marbre le sexe du crucifié – qu’il nomme pudiquement sa « nature ». D’où le titre un peu sibyllin du roman : la nature exposée.

Au fil des péripéties, l’artiste a le souci de se configurer le plus étroitement possible à son modèle – au point de se faire circoncire pour notre héros – au point de travailler nu et d’en mourir de froid, pour l’auteur de l’œuvre originelle. On ne songe jamais au froid glacial qui régnait au Calvaire, bien qu’il soit sous-entendu par le feu autour duquel se chauffent les serviteurs du grand prêtre (voir Luc 22,55, Marc 14,67) ! Ajoutons que le récit prend un relief interreligieux grâce aux rencontres qui sont offertes à notre sculpteur agnostique : le prêtre paisible et tolérant qui a commandé les travaux, un musulman mystique et un rabbin fort érudit.

On peut lire le roman comme une véritable parabole de l’Incarnation : Jésus notre Christ n’a pas fait semblant de prendre notre chair. Son corps, comme le nôtre, n’a rien d’abstrait, et si ce corps est sacré, l’est-il davantage que celui de n’importe quel supplicié ? Et en outre, la représentation de ce corps est-elle sacrée en elle-même ? En tout cas, c’est dans sa réalité concrète que ce corps doit être célébré et non dans une idéalisation qui en ferait une idole !

Pour nous inviter à une lecture « en stéréo » du texte de De Luca, un roman de Jean-Marie Gourio, récemment paru, traite un thème analogue : un adolescent musulman, en apprentissage chez un ébéniste, est amené à restaurer un crucifix grandeur nature, sculpté au siècle dernier. Toute l’éducation religieuse du garçon en est révulsée et il faut le robuste bon sens de son patron pour tenter de le rassurer : « C’est pas le Christ, c’est seulement du bois ! »

 

Erri De Luca, La Nature exposée, Paris, Gallimard, 2017, 176 pages.

Jean-Marie Gourio, Les mains de Selim sur le corps du Christ en croix, Paris, Julliard, 2017 180 pages.

 

À propos Michel Barlow

essayiste, romancier et théologien, est universitaire retraité (Lettres et sciences de l’éducation). Il collabore régulièrement au magazine catholique contestataire Golias hebdo comme à Évangile et liberté.

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