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7. La prière d’illumination un antidote au fondamentalisme et à l’intégrisme

 

Curieuse expression que cette « prière d’illumination » ! Cela laisserait penser que celui ou celle qui la fait va devenir « illuminé »… C’est rarement le cas ! Au contraire d’une mystique exacerbée, cette prière nous rappelle notre humanité ainsi que celle des Écritures. En effet, dans la tradition réformée, issue notamment de Calvin, cette prière prend place juste avant les lectures bibliques. Elle a pour objet de rechercher une inspiration pour comprendre le texte biblique et faire que ce texte, écrit de la main des hommes, ainsi que les mots de la prédication, puissent devenir Parole, reçue et vécue.

Il s’agit chez Jean Calvin de remettre l’Écriture à sa juste place, c’est-à-dire la première place. Mais pas n’importe comment. Il refuse deux pièges : celui de considérer l’Écriture sans l’Esprit et celui de considérer l’Esprit sans l’Écriture (l’illuminisme). Il écrit, dans l’épître à Sadolet : « Il n’est point moins insupportable [de] se vanter de l’Esprit sans la Parole qu’il est maussade de mettre en avant la Parole sans l’Esprit. » (cité par Alain Nisus, dans sa Dogmatique évangélique, 2009, vol 8, p. 181). Calvin développe la notion de « témoignage intérieur du Saint Esprit ». Il affirme en effet que nous devons être inspirés pour comprendre les textes. Il existe en quelque sorte une double inspiration : celle des auteurs bibliques, multiples, et celle, multiple aussi, des auditeurs que nous sommes. La compréhension des textes n’appartient donc pas à l’Église comme institution ou magistère normatif. Cela réfute deux idées : celle du fondamentalisme et celle d’une dogmatique ecclésiale. Des théologiens libéraux, plus tard, comme F. Schleiermacher (1768-1834), insisteront sur cette singularité de la réception, en évoquant le « sentiment religieux ». Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que cette notion de témoignage du Saint-Esprit sera vivement critiquée jusqu’à nos jours, aussi bien par les tenants d’une orthodoxie dogmatique que par les fondamentalistes. Même l’Église catholique participa à cette critique. Le grand théologien Yves Congar (1904-1995) en parlera de manière critique en disant que c’est une « attestation de l’individualisme foncier du protestantisme » (cité par Alain Nisus, op. cit., p. 182). Pour notre part, nous revendiquons cet individualisme positif du protestantisme qui n’impose à personne une pratique, une interprétation, encore moins un dogme.

Avec cette notion de double inspiration du texte, en amont et en aval, nous affirmons, à la suite de Calvin, que le texte biblique ne parle pas de lui-même. Qu’il ne suffit pas de le lire pour l’appliquer tel quel dans nos situations de vie. L’inspiration est aussi une intelligence du texte, et non une immédiateté du texte. La Parole de Dieu passe par des auteurs et des auditeurs humains. D’ailleurs, il est étonnant d’entendre parfois, dans nos cultes, certains prédicateurs qui, avant d’ouvrir la Bible, disent qu’ils vont lire « dans la Parole de Dieu ». Nous pourrions, et nous devrions sans doute avoir la prudence de Roger Mehl (1912-1997), théologien protestant barthien, qui affirmait, notamment dans son « Que sais-je ? » sur le protestantisme, que la Bible est « l’écho de la Parole de Dieu ». Laisser entendre que Dieu est l’auteur de la Bible, car c’est bien de cela qu’il s’agit, revient à enfermer la Parole dans notre lecture et à faire de nous les détenteurs de La Vérité. La Parole est au-delà de nos mots et au-delà des mots de la Bible. Nous risquerions sans cela le fondamentalisme qui a rarement mené les religions sur une bonne voie.

À ce risque du fondamentalisme s’ajoute celui de l’intégrisme. Nous distinguons les deux car le premier est un rapport au texte, le second est un rapport au dogme. En effet, l’intégrisme prétend délimiter la compréhension du texte et de Dieu en l’enfermant dans une dogmatique définitive. Là encore, notre prière d’illumination, inspiration en aval du texte, rappelle que nous sommes multiples, et donc singuliers, dans la réception du texte biblique. Nos compréhensions sont multiples et aucune ne peut avoir prétention à être ou à devenir l’unique interprétation, qui s’impose à tous. Nous devrions même dire que cette prière est, par essence, la prière d’humilité. Nous sommes humains, devant un texte humain qui se fait l’écho d’une présence qui nous dépasse. Il est vrai que les libéraux sont parfois critiques vis-à-vis de Calvin, notamment sur la manière avec laquelle il définit le rapport entre Dieuet les êtres humains : Toute-puissance divine absolue, « incapacité » de l’être humain à faire le bien par lui-même (dans sa confession des péchés), double prédestination… Mais force est de reconnaître que son affirmation du témoignage intérieur du Saint Esprit, qui avait, nous l’avons dit, l’objectif de remettre la référence biblique en autorité suprême, remet aussi l’être humain à sa place, dans un rapport intelligent au texte, tant dans sa lecture que dans son écoute. Du coup, la prédication qui va suivre sera aussi cet « écho » à l’écho de la Parole de Dieu. Un écho au présent, une parole humaine où peut être entendue une Parole qui nous dépasse et nous constitue, nous touche et nous met en mouvement.

Pour autant, cela ne signifie pas que toutes les prières d’illumination que nous pouvons entendre suivent cette voie. Certaines sont parfois des justifications dogmatiques ou des prétextes à une autorité supérieure du pasteur. Mais l’Église protestante unie de France, dans sa liturgie de référence, a gardé cette prudence et cette humilité devant la Bible. La prière d’illumination proposée commence par ces mots : « Nous prions Dieu avant de lire les Écritures, afin qu’elles deviennent pour nous Parole de vie. » Nous sommes bien là dans cette théologie de la double inspiration de la Bible. Elle poursuit en disant : « Père, ta Parole est pour nous ferment du Royaume et germe d’espérance. Que par ton Esprit, nous la recevions avec simplicité et avec joie. Que cette Parole nous fasse porter les fruits que tu attends. Nous te le demandons par Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen. » En plus de l’humilité (la « simplicité »), intervient ici une autre notion, tout aussi importante : « Porter les fruits ». Cette prière est donc non seulement une mise en condition pour une écoute intelligente des textes, mais une forme d’exhortation à ce que cette audition ne demeure pas lettre morte, éphémère moment de foi. Nous sommes là dans l’esprit de la Parole biblique. Il faut ici rappeler que le mot « parole » en hébreu, « DAVAR », désigne aussi bien une parole prononcée qu’une action. La parole se prolonge dans l’action. Cette prière d’illumination est donc aussi une forme d’intercession, d’engagement concret pour un monde juste. Il existe alors une dimension sociale dans cette prière que l’on oublie souvent. Un appel à ne pas être simplement des « chrétiens du dimanche »…

Reconnaissons-le, nous passons le plus souvent à côté de la profondeur et de l’importance de cette prière d’illumination. C’est la plus courte du culte et elle agit plutôt comme un signal qui nous dit : « Attention, c’est maintenant la lecture de la Bible ». Or, dans ce signal se joue notre rapport au texte ainsi que le sens que nous donnons au culte. Peut-être faudrait-il l’appeler « prière d’humilité », ou encore « prière d’humanité », tant celle-ci nous renvoie à une double humanité, la nôtre et celle des auteurs bibliques.

 

À propos Jean-Marie de Bourqueney

est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il participe à la rédaction et à la direction du journal. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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