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Le problème Spinoza de Irvin Yalom

 

304_decembre216_web-34Que cache la référence au nom de Bento Spinoza, ce philosophe d’origine portugaise du XVIIe siècle, réfugié aux Pays- Bas, souvent bien trop aride dans sa pensée et son expression, pour des élèves de terminale, même option philosophie ?

Et ce n’est pas tout : l’ouvrage est construit comme une partition musicale, avec un récit, auquel répond en contrepoint un autre récit, glaçant, qui se déroule en Allemagne du début du XXe siècle, aux années qui connaissent la montée du nazisme ; Spinoza y est toujours présent.

On entre d’emblée dans la vie austère et pauvre du jeune Spinoza, membre extrêmement prometteur de la communauté juive d’Amsterdam, doté d’une mémoire et d’une intelligence exceptionnelles : il a appris sans peine les langues vivantes et celles de la culture du temps (latin, grec, hébreu…) En outre, il réfléchit, et s’il apprécie les grands auteurs anciens, il tient à se forger une pensée personnelle. Son avenir de futur rabbin de la communauté semble tout tracé, lorsqu’il s’éprend, malheureusement pour lui, d’une soif inextinguible de vérité. Et de cette soif naissent ses malheurs : il ose remettre en cause les révélations de la Thora, remplies de contradictions, il ose avancer que les paroles de Moïse ne peuvent être celles que rapporte la Bible, que la Genèse est un mythe qui doit être pris avec recul, enfin et surtout, que Dieu ne ressemble guère à ce qu’en font les hommes, rabbins compris : « Je suggère qu’il n’y a pas de volonté de Dieu en ce qui concerne le comment, ni même le pourquoi Le glorifier. Donc permettez-moi… d’aimer Dieu à ma façon », déclare-t-il (p. 13).

La culture de l’auteur, psychothérapeute américain renommé, lui permet de faire entrer le lecteur à plusieurs reprises dans l’œuvre de Spinoza sans la défigurer, et ce tour de force accroît évidemment sa sympathie pour le philosophe.

Spinoza paye très cher son indépendance d’esprit et sa vision personnelle de Dieu : il est exclu solennellement de la communauté juive, même les membres de sa famille n’ont plus le droit de s’approcher de lui. Une solitude extrême l’isole du monde de presque tous les humains, et il reste avec sa pensée, sa foi en Dieu, son amour sans compromis de la Vérité. Il gagne chichement sa vie en polissant des verres d’instruments d’optique – une autre vision de loin – et écrit dans le silence, une œuvre en latin qui sera publiée après sa mort (1666).

En contrepoint, on est conduit à faire connaissance avec un certain Alfred Rosenberg, jeune homme peu heureux, doté précocement d’une haine féroce, aveugle, irrationnelle, mais terrifiante vis-à-vis des juifs. Il rencontre Spinoza, si l’on peut dire, lors de ses études, parce que ses professeurs l’obligent à le lire et à le commenter, espérant ouvrir tant soit peu cet esprit violent. En vain. Rosenberg, qui se veut, sans grand succès, un ami d’Hitler, deviendra peu à peu le théoricien farouche de la nécessaire disparition des juifs, dont la présence universelle pollue l’Europe, la blonde Allemagne, la Chrétienté… Sa saisie des restes de la bibliothèque de Spinoza aux Pays-Bas ne lui apportera pas la lumière qu’il cherche désespérément, et sans avoir conscience, jusqu’au bout, des horreurs que sa propagande invente. De quoi réfléchir à notre tour !

Irvin Yalom : Le problème Spinoza – Livre de poche, no 33116, 548 pages.

 

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À propos Cécile Souchon

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ancien conservateur du Patrimoine, a travaillé aux Archives départementales du Maine et Loire et de l’Aisne, puis aux Archives nationales à Paris. Elle a été membre du Conseil National de l’Église réformée de France, de 1986 à 2001.

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