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4. L’annonce du pardon, clef de voûte du culte ?

 

J-M de Bourqueney 1Le culte est une histoire. Une histoire dont chacun d’entre nous devient le centre, ou plutôt l’un des centres en formant avec les autres une communauté priante. Cette histoire est celle de l’être humain « devant Dieu », coram Deo comme le répétait souvent Martin Luther. Nos liturgies ne sont pas des rites, au sens où ils « provoqueraient » quelque action, quelque transformation magique par Dieu, avec la bénédiction de l’Église. C’est sans doute d’ailleurs une des différences fondamentales d’avec le catholicisme, bien plus importante que celles souvent mentionnées en exergue de nos convictions. Dans la compréhension catholique officielle, on parle de « sacramentalité de l’Église ». Cela signifie que l’Église est en quelque sorte le bras agissant de Dieu : chaque geste de l’Église engage Dieu. On affirmait autrefois que le sacrement pouvait agir de lui-même, par lui-même. C’est ce que l’on appelait l’ex opere operato. Le rite de la messe, codifié, rappelle aussi cette réalité : l’eucharistie, par exemple, est une transformation réelle. Dans notre tradition réformée, libérale en particulier, on préfère à cette logique de réalité celle du symbole. La Cène symbolise le dernier repas du Christ et symbolise notre communion fraternelle. L’ensemble du culte symbolise, raconte nos existences, avec ses hauteurs (la louange) et ses fragilités (le péché).

Dans ce cadre narratif du culte, on peut comprendre le pardon comme un moment essentiel du culte, à mon sens aussi important que la prédication. Pour cela, il nous faut éviter plusieurs pièges, dans lesquels nous tombons allégrement parfois : confondre « pardon » et « annonce du pardon » d’une part, oublier le passé et enfin ne pas mesurer la transformation que représente ce pardon.

Le pardon est en fait une « annonce du pardon ». Cela peut paraître un détail sémantique, mais c’est essentiel. Si l’on prend ce temps pour un pardon « réel », il apparaît comme une récompense méritée après une confession du péché, si possible bien lourde et culpabilisante, qui nous fait nous repentir. On parlait même parfois de prière « d’humiliation ». Humiliez vous mais votre bon-papa va vous pardonner si vous êtes gentils… Cette vision relève d’un anthropomorphisme archaïque. On ne peut pas tenir cette ligne et, en même temps, affirmer une théologie de la grâce première. On risque de faire de la repentance, voire de la foi, une œuvre nécessaire au salut. En effet, cette conviction théologique de la grâce, qui fonde notre protestantisme, affirme que Dieu nous aime et nous pardonne avant même que nous soyons pécheur. Le pardon précède le péché, il ne le suit pas. L’annonce du pardon n’est donc pas un pardon obtenu à ce moment précis, mais une découverte par le pécheur qu’il est aimé sans condition, jusque dans sa fragilité intime. De ce point de vue, il nous faut avoir le courage d’une autocritique indispensable. Je me souviens d’une liturgie employée chaque dimanche dans une paroisse (bien avant que je n’y arrive). Ils avaient « adapté » (je dirais plutôt « empiré ») la confession des péchés de Jean Calvin. Celle-ci mentionne que l’homme est « incapable par lui-même de faire le bien ». Chaque dimanche donc, dans cette paroisse, on entendait : « moi, misérable ver de terre, incapable par moi-même de faire le bien ». On imagine l’effet psychologique sur les quelques paroissiens qui faisaient le choix de venir tous les dimanches… Au travers de cet exemple, on constate que le pardon ne peut se comprendre qu’en relation avec le péché. Si l’on tient un discours culpabilisateur, voire humiliant, sur le péché, alors on a besoin de cette baguette magique divine qui nous permet de rentrer quand même chez nous après le culte sans raser les murs de honte…

Le deuxième piège est l’oubli du passé. On fait comme s’il n’avait pas existé ou bien l’on prétend, comme le dit un cantique dont il faudrait définitivement changer les paroles, « repartir à zéro ». On repart toujours à nouveau, jamais à zéro. Nous héritons du passé ; qu’en faisons-nous ? Le pardon n’est pas cette éponge magique des stades de foot où un joueur (qui souvent a fait l’école de théâtre) se tord de douleur et, une fois l’éponge passée, gambade comme un cabri… Le pardon est une structure première de la relation entre Dieu et l’humanité. Sa découverte est un processus qui nécessite sans doute du temps, car accepter ses failles n’est pas une mince affaire. L’Évangile fait dire à Jésus qu’il nous faut aimer Dieu, notre prochain et nous-mêmes. Mais comme il est dur de pouvoir s’aimer soi-même, c’est-à-dire aussi s’accepter. Cette annonce du pardon par un autre que moi peut alors avoir des conséquences psychologiques et spirituelles profondes. Loin de la culpabilisation, nous nous engageons alors sur une nouvelle route avec nous-mêmes et avec le monde.

Le troisième piège est de considérer ce pardon comme un bien acquis, statique, sans en mesurer l’énergie de transformation. Le péché n’est pas la culpabilité.Le péché est notre condition humaine, c’est-à-dire la fragilité, la faillibilité, la potentialité d’une erreur, l’imperfection de nos relations humaines, l’irresponsabilité parfois inconsciente de nos comportements. Prenons un exemple simple et concret : depuis des générations, nous avons pollué la terre sans nous en rendre compte, par un mode de vie dans lequel nous n’avions pas conscience du risque écologique. Nous étions donc tous pécheurs. Faut-il alors se battre la coulpe et sombrer dans une dépression collective ou faut-il dépasser et transformer nos erreurs du passé en nouvelle responsabilité ? On pourrait multiplier à l’envi les exemples de nos failles et nos imperfections. Si nous cantonnons le discours chrétien à cela, nous sommes alors des moralisateurs à la façon de tristes sires. À l’inverse, l’annonce du pardon premier, telle que nous la comprenons, nous fait mesurer la capacité d’une transformation. Grâce à ce pardon, je peux accepter ma condition humaine, l’adopter. Mieux, la dépasser. Oui, ce pardon est une confiance retrouvée dans la vie et dans nos capacités, personnelles et collectives, à agir dans ce monde, tel qu’il est. Le pardon apparaît alors comme la clef de voûte de l’espérance chrétienne. Sans lui, je peux effectivement rester un « misérable ver de terre », sans responsabilité ni possibilité d’un avenir. La vie n’est alors que répétition, dimanche après dimanche, ritualité infinie d’une vie qui ne cesse de se mourir.

Le culte est donc ce rappel essentiel, sous forme liturgique, c’est-à-dire narrative, de nos existences singulières, fragiles mais tournées vers un au-delà du temps présent. Je suis frappé de voir que, trop souvent, nos confessions du péché n’en finissent plus… C’est à qui rajoutera le maximum de peccadilles, de fautes, au péché structurel de l’être humain. À l’inverse, l’annonce du pardon dépasse rarement la minute. Un verset et le tour est joué. Encore une fois, c’est passer à côté de la transformation que révèle cette annonce. Nous devrions, à la limite, avoir une confession du péché limitée à une phrase : « Nous confessons devant toi, Éternel, notre imperfection humaine. » Cette « confession » serait alors suivie d’une longue annonce du pardon qui nous ferait prendre la mesure de la transformation possible de chacun, de l’Église, du monde.

Mais une question demeure : si nous insistons sur la possibilité d’une énergie recréatrice et que nous voulons rester concrets, cette annonce du pardon ainsi développée ne risque-t-elle pas de devenir une liste de promesses électorales, que nous devrions alors confesser le dimanche suivant pour ne pas les avoir tenues ? Notre déroulement liturgique différencie l’annonce du pardon de l’exhortation, qu’on appelle généralement la « loi ». Sans doute faut-il effectivement bien distinguer les deux, laissant à la loi son aspect concret, enraciné dans la réalité de nos jours. Ainsi, l’annonce du pardon peut rester ce moment de découverte, de « jubilation » (« enjoyment » dans la théologie du process). Il n’est pas de vie heureuse sans de multiples transformations, plus ou moins prévues, sans découvertes au hasard d’un carrefour, d’une route, d’un instant. Il n’est pas non plus de culte joyeux sans une affirmation jubilatoire du pardon, énergie d’espérance qui nous fait façonner le monde de demain

 

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

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est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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