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« Au commencement Dieu sépara les cieux et la terre » Genèse 1,1

Wyss PierreDans ce premier récit biblique de la création en sept phases, le verbe « créer », bara en hébreu, s’inscrit dans le champ sémantique du « faire – construire – élaborer ». Faut-il rappeler que la traduction d’une langue dans une autre ne saurait se réduire à de simples égalités mathématiques entre les concepts de la langue de départ et ceux de la langue d’arrivée ?

Si cela doit déjà être rappelé dans la sphère de nos langues contemporaines d’origine indo-européennes, il devient impérieux d’en prendre conscience lorsque le texte d’origine a plus de deux millénaires et appartient, de surcroît, à un autre groupe linguistique : sémitique et hébreu, en l’occurrence.

Le verbe bara illustre bien cette problématique. Aux notions bien connues de « créer – faire – élaborer », le champ sémantique de bara a, de manière a priori surprenante, une connotation antithétique en évoquant la coupure, la séparation ! Sur ce point, A. Abécassis, penseur juif contemporain, donne essentiellement à bara le sens de « séparer ».

 Séparer a un sens positif

Notre esprit moderne perçoit a priori de manière positive tout ce qui relève du faire-construire-élaborer, en écho à « créer » et négativement ce qui relève du « séparer » faisant écho à toutes les formes de ruptures avec ce qu’elles ont de douloureux. Ceci est encore renforcé sur le plan religieux avec l’étymologie grecque de diabolos – diable – qui signifie séparateur !

Aussi, ce verbe bara qui allie création et séparation, ouvre le lecteur de Genèse 1 à une compréhension plus subtile et plus stimulante de ce texte : « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre. » En restant dans la seule compréhension du « faire », de manière certes un peu triviale, cela revient à dire que le créateur n’a fait qu’emboîter deux pièces de « lego », un bleu sur un brun !

En revanche, si je lis : « Au commencement Dieu sépara les cieux et la terre », ce premier verset de la Bible devient l’annonce programmatique de tout ce qui va suivre. Séparation des cieux et de la terre, c’est-à-dire émergence ou mise en évidence de deux entités irréductibles l’une à l’autre, transcendance et immanence, divin et humain. Certes, le rédacteur de ce poème ne pouvait y penser à son époque mais le lecteur contemporain pourrait encore ajouter l’exemple de la polarité « + – » dans la structure intime de la matière.

La séparation permet la relation Ainsi avec 7 mots hébreux dont bara, dans ce premier verset de la Genèse, le rédacteur a posé le principe de la polarité et de la non-confusion, comme condition sine qua non de la vie. Le développement en 7 strophes qui va suivre apparaît ainsi comme le déploiement et le rappel récurrent de ce principe initial.

La séparation des éléments de la création constitue le fil rouge de tout le texte. Dans la succession des actes créateurs, d’autres verbes prennent le relais et bara n’apparaît la première fois qu’au moment de la création de la vie animale.

Mais curieusement, dès qu’il est question de la création de l’homme-femme, bara apparaît de manière redondante, trois fois dans le même verset. Cela donne l’impression que le rédacteur a dû sentir qu’il marchait sur des œufs en évoquant la proximité entre le Créateur et l’humain, proximité dans laquelle il était plus que jamais impérieux de brandir le bara pour maintenir infranchissable l’espace, même le plus ténu, entre le divin et l’humain. Ainsi, l’idée religieuse, même chrétienne du « Dieu en nous » est totalement étrangère à la pensée de Genèse 1.

Et le point d’orgue du texte, son dernier mot est encore bara ! « Voici les enfantements des cieux et de la terre dans leurs créations-séparations ». À l’opposé de l’idée générale de création en tant qu’assemblage d’éléments divers, Genèse 1 perçoit l’action créatrice divine comme un vaste processus de distinctions successives de ces éléments, un grand tri dans le tohu-bohu primordial. La nette distinction des entités de la création, aux antipodes de leur confusion, est finalement la mise en place de l’espace nécessaire à l’avènement de la relation, moteur de la vie.

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À propos Pierre Wyss

est né en 1949. Après des études à la Faculté de théologie de Neuchâtel, il est pasteur de paroisses du canton de Neuchâtel et du Jura. Essentiellement bibliste, il anime un groupe d’étude de l’hébreu biblique à travers la lecture de textes de la bible hébraïque.

Un commentaire

  1. e.leo@orange.fr'

    In principio creavit et non Au commencement….. dans le principe .

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