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La confession comme ouverture aux autres

 

CHAVEL FrédéricL’unité dans la diversité, ou mieux : l’unité par la diversité. Notre Église unie a voulu clairement s’inscrire dans cette quête, qui forme dès lors un principe de compréhension de tous ses actes, engagements et déclarations. Elle ne vise ni une unité monolithique, où les diversités ne seraient que secondaires, ni une diversité dévaluée car vécue dans la dispersion, sans exigence de partage.

Pour elle, la diversité des confessions de foi n’est pas d’abord un problème, mais avant tout une chance, une richesse. Cette richesse n’étant pleinement accessible que sous la condition du partage. Si chacun se retranchait sur sa confession, la richesse serait perdue. Il faut donc, dans notre Église, que la diversité des confessions de foi soit aussi un problème. Un problème parce que c’est une chance. Une chance que l’on ne saisit qu’en poursuivant une quête déterminée, celle du partage.

Comment avancer sur cette ligne précise où se répondent unité et diversité ? Tout comme le funambule s’équilibre en tenant une barre lestée de deux poids opposés, deux règles complémentaires peuvent ici nous guider. La première est de refuser tout dogmatisme qui contraindrait la foi individuelle sous la solidité factice d’une unité doctrinale. La seconde est de refuser toute démarche d’Église de « professants », où la foi individuelle de chaque membre s’affirmerait avec une fausse assurance. Il n’y a pas plus d’infaillibilité dans un « je » singulier que dans un « nous » massif.

C’est avec pertinence qu’au synode national de Belfort en 2012, les présidents Laurent Schlumberger et Joël Dautheville ont caractérisé l’Église unie naissante comme une Église « confessante ». Pour être Église aujourd’hui, il faut témoigner et confesser ensemble. Je préciserai qu’à mon sens notre Église se doit d’être confessante parce que multitudiniste, à savoir tournée vers tous et ouverte à chacun.

Le distinguo que je fais entre Église de professants et Église confessante n’est-il pas un peu jésuite ? – D’abord cela ne me gênerait pas, car j’apprécie beaucoup nos frères jésuites. Il faut parfois leur fine intelligence pour faire vraiment avancer l’Église, dans la complexité du monde et du politique. – Mais pour revenir à la question : la différence est pour moi dans le type de norme doctrinale qui est proposé. Dans le premier cas, la foi commune de l’Église est une contrainte à laquelle les individus doivent se plier : devoir de soumission. Dans le second, l’expression de la foi est au contraire offerte au service des autres : foi commune qui, en toute liberté, est redécouverte et repensée en fonction de ceux à qui l’on s’adresse. Non pas une soumission, mais un service. Dans un cas, il faut faire des convertis pour l’Église. Dans l’autre, l’Église est là « pour les autres ».

Dès lors, il n’y a plus la même relation entre l’Église et le monde. Il n’y a plus ceux qui croient déjà face à ceux qui ne croient pas encore, mais une Église en recherche avec un monde en recherche. Peu importe, au moment où je confesse la foi communautairement, si ou « combien » je crois moi-même. L’important est ce que je reçois de Dieu comme appel, à partager avec l’autre. J’aime à rappeler le mot de Paul Althaus : « Je ne sais pas si je crois, mais je sais en qui je crois. »

C’est volontairement que j’ai parlé ici de norme doctrinale. Le mot peut fâcher. Mais je suis convaincu qu’il faut l’assumer si nous voulons vraiment sortir du dogmatisme. Méfions-nous des fausses sorties. S’il suffisait de ne plus avoir de doctrine pour sortir du dogmatisme, ce serait diaboliquement simple ! Mais c’est à mon sens tout le contraire : le seul moyen d’en finir avec le dogmatisme, c’est d’accepter un travail dogmatique et une proposition doctrinale.

Personne ne peut sortir du cercle herméneutique entre affirmation individuelle et affirmation partagée. De fait, le registre normatif existe dans toute communauté ecclésiale, d’une manière ou d’une autre. Refuser de l’admettre ne conduit qu’à abandonner sa capacité critique contre des normes silencieuses, des consensus tacites ou inavoués qui s’imposent de façon d’autant plus tyrannique. Qu’on le veuille ou non, il faut travailler sur ce que nous choisissons de dire ensemble.

Il est décisif d’observer, dans la constitution de l’Église unie, à quel moment précis un engagement par rapport à la Déclaration de foi est requis. Au niveau de la foi de chacun, aucune normativité. Aucun membre n’est tenu d’adhérer à quoi que ce soit doctrinalement. Les liturgies locales cultivent une saine diversité de confessions de foi. En revanche – et c’est là que l’écart des termes entre confession et déclaration de foi nous est utile – ce qui est fait ensemble, en communion, implique une référence à la foi commune : assemblées synodales, associations cultuelles, et engagements des ministres de l’Église.

Autrement dit, partager un discours commun devient impératif à partir du moment où je ne m’occupe plus seulement de moi-même, de ma foi, de mes conceptions mais à partir du moment où je me mets au service des autres.

Je le dirai alors franchement : je perçois comme un contresens de pensée que tant de personnes qui étudient actuellement le projet de nouvelle Déclaration de foi se posent la question : « est-ce que je m’y retrouve ? » L’important n’est pas que je m’y retrouve, mais que j’y retrouve les autres. Ceux avec qui je chemine et ceux vers qui je chemine. L’important n’est pas que je me fasse plaisir, que ce texte soit un miroir de mon superbe ego, de ma foi éclatante ou de ma croyance raffinée. L’important est qu’avec lui nous allions vers les autres. Nous y trouverons, je le crois, des plaisirs plus profonds que ceux de l’égoïsme.

Cette ouverture aux autres n’est pas seulement tournée en avant ; elle commence d’abord par l’écoute de ceux qui nous précèdent et nous entourent. Notre Église accepte d’être aussi l’héritière d’une histoire humaine, et pas seulement dans une immédiateté spirituelle avec Dieu. D’où la lente maturation de concepts théologiques avec lesquels nous évoluons, pour le meilleur et pour le pire.

Prenons l’exemple de la réflexion trinitaire comme forme dogmatique héritée de la tradition. Son usage est délicat, il doit nécessairement l’être. On trouvera certes des esprits résolus, qui ont déjà tranché pour ou contre l’usage de cette notion. Pour ma part je me méfie des unilatéralismes.

D’un côté, ceux qui voudraient à toute force voir apparaître le mot de Trinité ne risquent-ils pas le dogmatisme ? Pourquoi devrions-nous nous interdire de laisser de côté ce mot ? La réalité visée en profondeur par la réflexion trinitaire pourrait finalement être masquée par l’idolâtrie du langage trinitaire. Sur ce point, bien des « antitrinitaires » sont plus théologiens du Père, du Fils et du Saint-Esprit que des « trinitaires » traditionalistes.

D’un autre côté, ceux qui voudraient prohiber toute référence trinitaire ne risquent-ils pas de vouloir imposer abusivement leur réflexion théologique propre dans une réalité d’Église plus complexe ? Car en pratique notre Église unie fait très abondamment usage d’une pensée trinitaire en théologie, et d’une expression trinitaire dans une majorité de ses liturgies et de ses déclarations ecclésiales. Nous sommes de fait impliqués dans une réflexion trinitaire en Église, et l’on ne peut simplement, au moment de témoigner ensemble, occulter ce qui est significatif parmi nous et dans nos rapports aux autres.

Le plus dur, me semble-t-il, est que notre Église accepte d’être simplement ce qu’elle est, au lieu de se rêver dans un texte où elle farderait son visage pour le faire apparaître plus beau, plus lisse, plus coloré, plus jeune. Accepter de se laisser saisir au naturel, avec toutes ses insatisfactions. Il est vrai qu’une touche de coquetterie est aussi signe d’attention à l’autre. Mais restons délicats dans nos effets de style. Car au fond, ce qui intéresse les autres, c’est que nous leur offrions simplement ce que nous sommes.

 

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À propos Frédéric Chavel

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enseigne actuellement la dogmatique à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris). Il a participé, comme pasteur luthérien, à la constitution de l’Église protestante unie de France, et à la rédaction du projet de nouvelle Déclaration de foi.

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