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Pour une parole sans truchements techniques

 

Reymond Berrnard 2Voilà bientôt un demi-siècle, du temps des premiers magnétophones pour amateurs, des paroisses en mal de musiciens aptes à assumer la partie d’orgue ou d’harmonium en vinrent à diffuser par haut-parleur l’accompagnement des cantiques enregistré à l’avance sur bande magnétique. Pourquoi, alors, ne pas aller jusqu’au bout de la démarche, demanda dans un sourire un organiste de renom, et diffuser de même le texte de la liturgie et des sermons, quitte à projeter sur la chaire l’image du pasteur ? Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas aller jusqu’à projeter sur les murs des temples l’image des fidèles ? Le culte se ferait ainsi tout seul, sans avoir encore besoin de la présence effective de qui que ce soit !

Cette réflexion m’est revenue à l’esprit en relisant le très bel essai d’Eugène Green sur La parole baroque (Paris 2001), en particulier cette remarque : « Dans la déclamation, la parole n’est plus une idée abstraite et sans lieu, comme on peut l’envisager sous sa forme écrite : l’énoncé déclamé, et sa sacralité, existent à travers l’incarnation de la parole dans le corps et le souffle d’un homme. Ainsi la déclamation rejoint le mystère originel du christianisme et devient un écho de l’eucharistie. » Appliqué au protestantisme, cela peut signifier que la parole prononcée en chaire, comme l’a très bien remarqué Jean-Paul Willaime à la suite de Charles Hauter, « présentifie Dieu ».

Question : cette « présentification » est-elle encore aussi effective et authentique quand l’usage d’un micro, donc d’un artifice électronique, s’interpose entre celui qui parle et ceux qui l’écoutent ? Il est vrai que jadis, dans des espaces aussi vastes que l’Oratoire du Louvre ou la cathédrale de Lausanne, l’absence de tout moyen d’amplification de la voix obligeait les prédicateurs à parler sur un ton d’une solennité dont nous avons perdu l’habitude. Mais est-ce une raison pour installer partout des micros et des haut-parleurs, même dans des temples où l’on pourrait parfaitement s’en passer ? Certains fidèles sont durs d’oreille ? Je commence sérieusement à être de leur nombre. Qu’ils aient donc comme moi la simplicité de prendre place dans les premières travées !

Un prédicateur m’a fait remarquer que l’usage d’un micro permet de s’exprimer sur le ton de la confidence. Vraiment ? N’est-ce pas bien plutôt de la confidence truquée et d’autant plus ambiguë que, sur le moment, l’auditeur n’est pas en mesure de prendre le relais sur le même ton ? Quelle que soit la situation, le détenteur du micro est en situation de force. C’est patent dans certains groupes religieux qui se disent évangéliques tout en ayant une conception sournoisement autoritaire du message qu’ils entendent dispenser : leurs prédicateurs et autres célébrants usent et abusent volontiers des moyens d’amplification de la musique et de la voix.

On n’imagine pas un quatuor à cordes recourant à des haut-parleurs pour mieux se faire entendre. De même au théâtre : la parole et la présence en direct, sans truchements techniques, demeurent l’une des spécificités de cet art si profondément humain. Alors à plus forte raison est-ce le cas du culte et surtout de la prédication. Je tiens l’incorporation de la parole dans la voix, le souffle et la présence visible du prédicateur – ou de la prédicatrice – pour des éléments constitutifs de la communication évangélique. Il y va de son caractère naturel, c’est-à-dire dépourvu d’artificialité, tout comme il est toujours préférable, pour le culte, de renoncer chaque fois que c’est possible à la lumière électrique pour se contenter de celle du jour qui est « un don de Dieu ». Quand on peut s’en passer, et c’est souvent le cas, micros et haut-parleurs devraient être mis hors-service. Et quand la configuration ou l’ampleur des lieux les rendent vraiment nécessaires, leur réglage devrait alors être toujours assez subtil et bien adapté à chacun des intervenants pour n’en faire que des soutiens de la parole presque en direct, et non des travestissements des voix qui leur sont confiées.

 

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À propos Bernard Reymond

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né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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