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Mémoire interdite

 

Stéphane LavignottePour avoir évoqué l’usage de la déchéance de la nationalité par le régime de Vichy, Cécile Duflot s’est attiré les foudres du Premier ministre. Elle ne disait pourtant pas que c’était la même chose que la mesure envisagée par le gouvernement mais voulait rappeler le traumatisme que réveille une telle mesure. c’est d’ailleurs sans doute pour cela que, jusqu’à récemment, seule l’extrême droite soutenait cette proposition.

Il serait interdit de faire appel à cette période de l’histoire pour penser le présent ? Bien sûr, la politique du gouvernement de Vichy, celle d’extermination des nazis envers les juifs, les Tziganes et les homosexuels sont un summum de l’horreur dans l’histoire de notre civilisation. Les dirigeants européens même les plus droitiers en Pologne ou Hongrie en sont heureusement loin, ce qui n’empêche pas qu’il faille protester contre les atteintes aux libertés là-bas et ici. L’inacceptable commence bien avant l’effroyable. Mais, dans nos débats, les « c’est la même chose » sont souvent infondés et infamants. Pour autant, justement parce que nous voulons que jamais cela ne se reproduise, ne devons-nous pas l’avoir toujours en mémoire ?

Vichy et le nazisme ne sont pas arrivés de nulle part. Toute une série de lâchetés, de fascinations pour l’autoritarisme, de racismes acceptés par des « démocrates » dans les années trente en France, mènent à Vichy. Le politologue Enzo Traverso montre que la violence nazie a une généalogie, qu’elle concentre les côtés les plus noirs de l’Europe « libérale » depuis le XVIIIe siècle : la mort sérialisée permise par la guillotine, le racisme et les répressions de masse du colonialisme, la « guerre totale » inaugurée en 1914, etc.

Dans mon éducation d’enfant, qui puisait notamment dans la force de l’engagement des protestants pour protéger les juifs pendant la guerre, on m’alertait : il faut s’insurger bien avant que ça arrive, refuser déjà tout ce qui peut y mener, protester contre les petits glissements qui préparent les grands renoncements. S’inquiéter du sentiment qui naît dans le cœur, avant même d’avoir mis en acte ce sentiment, comme nous y invite Jésus en Matthieu 5,27-28. Et la suspicion vis-à-vis de l’autre différent est un sentiment autrement plus dangereux que la tentation pour la relation adultère…

 

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À propos Stéphane Lavignotte

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est pasteur de la Mission populaire évangélique à Gennevilliers (92), président du Mouvement du christianisme social et militant écologiste. Dernier ouvrage paru : Les religions sont-elles réactionnaires ? (Textuel, 2015).

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