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Raphaël Picon, un explorateur pour demain

Raphaël Picon

Raphaël Picon

Sur mon bureau, quelques livres qui passent au gré des lectures, des préparations et des recherches. Mais un livre attire mon attention. Il y est depuis plusieurs mois. Ce livre est sans doute l’un des plus beaux de l’histoire de la théologie : Le courage d’être, de Paul Tillich. Cet ouvrage est, comme la pensée de son auteur, « au carrefour » de l’existentiel et du conceptuel. Il vous touche, intellectuellement et vitalement. Voici quelques mois, alors que la partie contre la maladie était mal engagée, Raphaël Picon m’a reparlé de ce livre en me disant qu’il ne le lisait plus de la même manière, m’invitant moi-même à le relire… Raphaël Picon le savait, le laissait entendre, mais sans nous imposer cette cruelle réalité : il vivait ses derniers mois. Même quand les mots, lui qui les chérissait tant et les maniait avec virtuosité, n’étaient plus là, son sourire nous illuminait, comme un antidote au tragique. Nous avons ri ensemble, et ce rire était, pour reprendre le sous-titre du dernier ouvrage de Raphaël sur Ralph Emerson, un « sublime ordinaire ». Cette manière de vivre était autant son âme que son choix : chaque instant est possiblement porteur. De quoi ? À nous de le trouver.

Raphaël, jusqu’au bout, a incarné ses idées. Il promouvait la théologie du process et en était devenu l’un des plus grands spécialistes. Son bilinguisme et son expérience américaine ont favorisé chez lui une parfaite connaissance de cette théologie, mais aussi de ses conséquences culturelles : il parlait encore récemment d’un « festival process du cinéma », aux États-Unis. Mais il avait aussi fait un choix, dont il avait discuté avec ses collègues professeurs, notamment André Gounelle qui a introduit cette pensée en France, et avec ses amis, de cœur et d’idée, dont j’étais : il ne voulait pas « expliquer » le process, puisque, disait-il, « le process, c’est la théologie, c’est la vie… ». Cette pensée était sa référence, sa langue, son existence. Dans son dernier message posthume au comité de rédaction d’Évangile et liberté (écrit deux mois avant sa mort), il se disait « atterré » par ce qu’il était en train de vivre. Ils étaient, avec Cécile et leurs enfants, Flaminio, Nadia et Joachim, dans ce chaos de l’inéluctable maladie. Et malgré cela, sa foi en la vie, celle qu’il avait vécue et celle qui était encore à vivre ne s’est pas démentie. Mais cette confiance intense ne le dispensait pas, comme nous, d’une légitime révolte. Comme l’écrit Laurent Gagnebin dans l’éditorial : « Le croyant n’est-il pas par excellence un révolté ? »

Si cette vie était faite de « sublime ordinaire », c’était aussi pour lui une volonté d’intensité. S’il aimait les choses parfois ordinaires, il y mettait une telle passion qu’il en devenait convaincant : il m’avait presque persuadé qu’il fallait écouter Dalida ou ne rien rater du Tour de France ! Et s’il lui arrivait d’être agacé, c’est qu’il ne supportait ni l’habitude lassante ni la médiocrité facile. Il était déroutant, car il avait toujours un pas d’avance sur nous… En publiant son livre sur Emerson, il nous avait encore ouvert une nouvelle porte, en explorateur de la pensée, de la foi, de la vie. Il n’aura pas eu le temps d’emprunter ces nouvelles voies ainsi ouvertes. À nous de le faire désormais, orphelins de cet explorateur de la pensée. Sa vie restera une symphonie, aussi triomphale que délicate, mais inachevée… Il cherchait, dans sa foi et dans sa théologie, comme le dit Paul Tillich, ce « Dieu au-dessus de Dieu », ce Dieu qu’on ne peut enfermer dans une confession de foi ou un dogme, ce Dieu de l’existence, si cruelle soit celle-ci.

Alors je reprends ce livre sur mon bureau, le courage d’être, et en finis la lecture. Il se termine sur cette phrase : « Le courage d’être s’enracine dans le dieu qui apparaît quand dieu a disparu dans l’angoisse du doute. » Courage !

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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