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Résonance : bestiaire chrétien

Avant de créer l’homme, Dieu crée les animaux. Il est bon de ne pas oublier que les animaux, souvent cités dans la Bible, ont une place importante dans la création. Évelyne Frank, à travers des images bibliques, nous parle ici de ce qu’évoquent pour elle, pour sa foi, ces créatures un peu oubliées.

  Cette réflexion est née d’un été délicieux passé avec les ouvrages de Michel Pastoureau sur les animaux célèbres et les bestiaires médiévaux, « ces étranges “livres de bêtes”, qui parlent des espèces animales non pas tant pour les décrire telles qu’elles sont, encore moins pour les étudier de manière savante, que pour […] célébrer la création et le Créateur, pour enseigner les vérités de la foi, pour inviter les fidèles à se convertir. » (Bestiaires du Moyen Âge, Paris, Seuil, 2011)

  Je m’interrogerai sur les métaphores animales susceptibles de m’aider dans ma vie chrétienne. Plus précisément, je m’interrogerai sur les animaux pouvant dire mon être chrétien, par analogie. Attirent mon attention des éléments issus des évangiles, de l’iconographie, de la poésie et des légendes. Certaines de ces figures parlent de la construction de soi, d’autres des qualités requises pour une vie chrétienne, d’autres encore d’un projet existentiel.

  Nietzsche disait que pour advenir, il s’agit d’être chameau, capable de beaucoup porter, puis lion, capable de tout remettre en question, et finalement enfant, d’une innocence native bien que riche de toutes les expériences précédentes (Ainsi parlait Zarathoustra, « Des trois métamorphoses », Paris, Aubier-Flammarion, 1969, tome 1). Les mosaïques, les fresques et les icônes chrétiennes, quant à elles, proposent la figure complexe du Tétramorphe (Ap 4,6-7). Dans l’iconographie chrétienne, le Tétramorphe est une allégorie représentant quatre figures, associées aux Évangélistes, autour de celle du Christ. Quatre éléments, assimilés aux quatre Vivants du premier Testament (Ez 10,14) et aux quatre Évangélistes – un lion, un taureau, un aigle et un ange –, entourent le Christ Pantocrator. Pour devenir pleinement humaine, sans doute me faut-il effectivement assumer l’animal et l’ange. Sans doute me faut-il accepter de passer par bien des avatars. Sans doute me faut-il associer l’énergie solaire du lion, la vitalité de l’éros en la figure du taureau, l’amour des grands espaces pressentis par le regard perçant de l’aigle, la capacité angélique de forte présence en son retrait même, l’aptitude à délivrer clairement et joyeusement la bonne nouvelle sans se prendre pour celle-ci.

  Dans sa retraite initiale au désert, Jésus vit, après sa victoire sur le tentateur, en bonne harmonie avec les anges et les animaux, ce qui témoigne de son équilibre (Mc 1,12-13). Les obsessions, comme des bêtes retorses et opiniâtres, l’avaient assailli. Il ne les avait pas convoquées, elles étaient venues à lui et ceci en un moment caractéristique : celui de la rencontre avec soi et avec Dieu, quand plus rien ne distrait. Nous connaissons ces heures redoutables. Nous sommes tentés de les fuir, par l’activisme et le fait de toujours rester en compagnie d’autres, dans le bruit. L’Évangile admet que le combat est tel, que seul l’Esprit peut nous y inviter. Jésus a su traverser les attaques violentes sans se laisser intimider. Il n’a pas insulté ces forces mais les a nommées avec justesse. Alors les monstres ont laissé place aux animaux et aux anges. Promesse est ici faite que si je ne maltraite pas les forces obscures mais ne les laisse pas prendre le pouvoir, une relation féconde à mon inconscient s’instaurera, dans laquelle les forces psychiques pourront faire des suggestions efficaces, à la façon de l’ange et de l’animal, dont le Renard du Petit Prince est une illustration : « Apprivoise-moi ! »

  Dans son enseignement, le maître m’invite à être douce comme une colombe, mais rusée comme un serpent (Lc 10,3). Les chrétiens pensent souvent au premier de ces deux aspects. Or il y a aussi la seconde injonction, qui interdit la bêtise et la paresse intellectuelle. Christ lui-même est l’Agneau, mais cet agneauest un lion (Ap 5,5) ! Il me faut dans une sorte de grand écart vivre à la fois la candeur et la sagacité, la douceur et la force.

  Pour vivre en chrétienne, avec le poète protestant Dadelsen, je voudrais avoir à l’égard de Dieu la vigilance du chien d’Ulysse : « Mesurer encore/ L’absence du Seigneur/ Et, loin de mon été perdu, comme le chien d’Ulysse,/ Écouter la nuit,/ Écouter le vent, afin d’y reconnaître/ Les pas de Son retour . » (Jonas, Paris, Gallimard, 2005)

  Il me faudra beaucoup me risquer. Une légende germanique raconte que, dans le Val d’enfer, un cerf poursuivi par les chiens se vit acculé au bord d’un précipice. Un roc escarpé se dressait en face, au-delà du vide. C’était folie de s’élancer. Mais rester là, c’était mourir plus certainement encore. Le cerf sauta. Il parvint sain et sauf de l’autre côté. J’aime aujourd’hui regarder le cerf de bronze et la croix signalant son point d’arrivée miraculeuse. J’entends l’invitation pascale : « Saute ! Va vers le Vivant ! Tu passeras la peur ! Le livre biblique de l’Exode ne dit-il pas que la mer s’ouvre pour qui se risque par fidélité à la Vie ? »

  L’iconographie attribue au Christ le symbole du poisson et ceci pour plusieurs raisons : dans le Premier Testament, Josué (Josué et Jésus sont deux transcriptions possibles du même nom en hébreu), qui fait entrer en Terre Promise, est fils de Nun, ce qui signifie « le poisson » ; Jésus a souvent partagé à ses disciples du poisson, avec le pain ; le poisson peut symboliser la vie jusque dans la mort, l’eau ; l’expression grecque Jesus Christos Theou Huios Sauter « Jésus Christ, fils de Dieu, Sauveur » ou mieux encore « Jésus le Christ, de Dieu le Fils, de nous le Sauveur », reproduite selon ses seules initiales, forme le mot grec Ichtus « poisson ». La tradition a volontiers donné à ce poisson l’allure d’un dauphin, à partir du IIIe siècle (Édouard Urech : Dictionnaire des symboles chrétiens, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1972). De fait, je pense devoir être pour autrui comme un dauphin, cet animal joueur, ami des hommes, qui s’approche de celui qui peine juste pour nager à ses côtés. Ce faisant, il éloigne les prédateurs, crée un courant pour la vie, stimule. Je ne suis pas coach, animatrice, médecin, psychanalyste, père ou mère spirituelle. Je ne peux pas aborder autrui en professionnelle. Je ne peux ni ne veux accompagner. Je suis juste un humain qui, envoyé par la Vie et en complicité avec elle, rejoint un autre humain, en difficulté, pour lui témoigner d’une solidarité indéfectible et lui dire de tenir bon.

  Ce bestiaire étonne quelque peu. Ses éléments n’ont pas la suavité attendue. L’agneau, la colombe et le dauphin côtoient le lion, le taureau, l’aigle, le serpent. La sexualité n’est pas refoulée : le cerf et le taureau trouvent une juste place. Car le chrétien n’est pas castré mais émondé. Enfin, qu’il s’agisse de l’agneau ou du dauphin, le jeu est imp ortant.

  L’animal, ici, côtoie souvent l’ange. L’on songe aux Pensées de Pascal : « Qui veut faire l’ange fait la bête. » Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Si le philosophe rappelle à juste titre que l’angélisme transforme les pulsions en forces de destruction (les bêtes), l’évangile selon Marc et la tradition iconographique du Tétramorphe posent tranquillement que les forces obscures en nous, bien traitées sans aucune concession toutefois, laissent en nous la vitalité (les animaux) s’exprimer conjointement aux aspirations spirituelles (anges).

  Ce bestiaire laisse entrevoir que la vie chrétienne est éminemment dynamique. Il s’agit de passer d’une figure à l’autre pour advenir. Il importe d’aller encore et encore vers l’autre. La face humaine se détache sur les figures animales avec majesté. Elle n’est en rien dédaigneuse mais transcende

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