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Les athées, une nécessité pour l’Église

On pourrait penser que les athées n’ont aucun rôle à jouer dans la vie de l’Église. Frédéric Fournier montre qu’il n’en est rien : les athées peuvent être des interlocuteurs importants pour les chrétiens. Christianisme et athéisme peuvent s’interpeller mutuellement, comme le souligne L’athéisme nous interroge, ouvrage de Laurent Gagnebin récemment édité chez Van Dieren.

La tolérance de Castellion avait ses limites. Son silence lors de la condamnation à mort par le bûcher de Jacques Gruet en 1547 pour athéisme le montre bien. Selon Castellion, « l’athée n’a pas de place ». Encore aujourd’hui, les athées ne sont pas forcément bien considérés par les chrétiens. Le catéchisme de l’Église catholique affirme (§ 2125) : « En tant qu’il rejette ou refuse l’existence de Dieu, l’athéisme est un péché. »

  Il est vrai que certains athées contemporains ont des propos qui peuvent être perçus comme injurieux par les croyants. Par exemple, Michel Onfray affirme, sans nuance, dans un entretien accordé au magazine grand public Psychologie, que les évangiles véhiculent « haine du corps et des femmes, de la sexualité, […] haine de la raison, de l’intelligence libre et de la réflexion autonome ; haine de la vie ». Toujours selon lui, les évangiles invitent « à la soumission, au renoncement à l’esprit critique et au goût de la science. Tous ces refoulements du vivant génèrent puis entretiennent cette fascination pour la pulsion de mort ».

  De tels propos font une confusion entre la foi et l’intégrisme. Onfray oublie simplement de dire qu’il existe une manière ouverte de vivre sa foi en harmonie avec son corps (il suffit de relire le Cantique des cantiques) et avec la science (il existe des croyants scientifiques). Enfin, si la croyance en Dieu peut conduire au fanatisme, il en est de même pour l’athéisme. L’attitude de certains hommes politiques athées comme Mao, Staline ou Pol Poth est analogue à celle des responsables de l’inquisition.

  Pourtant les athées, quand ils demeurent tolérants, sont indispensables aux croyants et ceci pour trois raisons principalement.

 

  Certains théologiens (comme Thomas d’Aquin Anselme de Canterbury) et philosophes (comme Descartes) prétendaient quasiment démontrer l’existence de Dieu. Il n’en est rien. Dieu échappe à toutes les tentatives de démonstration. Examinons trois des « preuves » les plus courantes.

  La première, « la preuve » ontologique, la moins solide, s’appuie sur la définition du concept de Dieu (être parfait par essence). Or, s’il lui manquait l’existence, Dieu ne serait pas parfait ; donc, Dieu existe. Mais comme le fait remarquer Kant, pourtant croyant, il est impossible de lier la définition d’un concept à son existence. Ce n’est pas parce qu’on définit la richesse que cette dernière existe. Il vaut mieux posséder réellement un seul euro qu’en « définir » 1000 de manière théorique.

  La deuxième, la « preuve cosmologique » affirme que le monde est contingent : il aurait pu ne pas exister. Donc, il doit exister un être absolument nécessaire qui est à l’origine du monde. Certes, mais qu’est-ce qui prouve que cet être nécessaire soit Dieu, c’est-à-dire une personne douée de volonté, d’intelligence et d’amour ? Ce principe premier nécessaire ne pourrait-il pas être la nature ou la vie ?

 

La troisième, la « preuve physico-théologique » assure que le monde est si harmonieux qu’un être suprême, Dieu, l’a forcément organisé. Mais les athées, pensent que la vie peut créer de l’ordre par elle-même. Rien ne permet de départager les deux thèses.

  Ces trois « preuves » ne démontrent absolument pas l’existence de Dieu. Ce sont simplement des arguments qui peuvent aider les théistes et les déistes à croire que Dieu existe. La foi n’est pas un acte paresseux. « Penser la foi », comme le dit le titre d’un livre d’André Gounelle, est une exigence pour celles et ceux qui, dans un dialogue avec nos contemporains, veulent proclamer un Dieu crédible. Cependant, le refus des athées face à ces arguments est, lui aussi, raisonnable. En aucun cas les croyants ne peuvent vouloir convaincre lesathées, de manière arrogante, d’une vérité qui de toute façon échappe à l’usage exclusif de la raison. La seule attitude possible pour les chrétiens est l’humilité et le dialogue. En effet, la croyance en l’existence de Dieu ou la croyance en la non-existence de Dieu relèvent finalement de l’intime conviction.

  Le dialogue avec les athées peut être particulièrement fécond et aider les chrétiens à éliminer leurs conceptions idolâtres de Dieu qui sont plus le fruit d’un rêve infantile que d’une foi mûre.

  La première idole que brisent les athées est la « toute-puissance » divine. En effet, certains d’entre eux refusent de croire en Dieu car selon eux, s’il existait, il n’aurait pas créé un monde aussi cruel avec des tremblements de terre, des animaux carnivores et des maladies. Dans ces trois exemples, il n’est pas possible de répondre aux athées que c’est l’homme qui est à l’origine de ces maux.

 

La souffrance dans le monde est un argument très puissant contre l’existence de Dieu. Cet argument ne peut pas laisser les croyants indifférents. Il doit naturellement conduire ces derniers, qui mettent leur foi en un Dieu bon, à rejeter le concept de la « toutepuissance » divine. Affirmer la toute-puissance de Dieu n’est pas tenable théologiquement et devient même un contre-témoignage dans un monde qui souffre.

Les athées brisent aussi une deuxième idole : l’unique transcendance de Dieu. André Comte-Sponville témoigne avoir vécu une expérience quasi-mystique de communion avec le monde. Vivre une spiritualité de l’immanence sans Dieu semble possible. Cela incite les chrétiens à ne pas percevoir Dieu comme uniquement le « tout autre ». Car dans ce cas, Dieu demeure tellement lointain qu’il n’est pas possible de communier avec lui. Dieu, bien que transcendant, n’est-il pas aussi immanent ? Ne se manifeste-t-il pas aussi dans la nature, dans les animaux et dans le prochain ?

Enrichir notre conception de Dieu d’un certain immanentisme aurait deux conséquences bénéfiques. D’une part, le chrétien pourrait ressentir davantage la présence de Dieu dans le quotidien de sa vie (lors de promenades dans la nature, au cours de discussions avec ses semblables…). D’autre part, écologiquement, il respecterait davantage la nature. Comment oseraitil piller les forêts ou les mers si ces dernières sont des émanations de Dieu ? Maltraiter la nature reviendrait à blesser Dieu lui-même.

  Certains athées pensent que la croyance en Dieu peut inciter les croyants à se laisser oppresser. La foi, en donnant aux chrétiens l’espérance d’un bonheur dans l’au-delà, peut les confiner dans une attitude attentiste durant cette vie-ci et les empêcher de conquérir leurs droits par la lutte.

  Cette critique de la foi devrait stimuler les chrétiens et les conduire à adopter une posture plus combative quand la situation l’oblige. Dieu, loin d’être « toutpuissant », a besoin des humains pour bâtir son royaume. Or le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui est marqué par une poussée des intégrismes religieux et politiques. Cela représente une véritable menace pour le pacte social fondé sur les droits de l’humain.

  Heureusement, les Droits de l’Homme demeurent largement partagés dans notre société par une grande partie des croyants et des athées. Et ces droits sont une sécularisation d’une partie de l’éthique du Christ. Ils sont une déclinaison du commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Lutter pour sauvegarder ces droits, c’est défendre en grande partie l’humanité telle que Jésus la veut et participer à étendre le royaume de Dieu sur terre.

  Notre société n’est pas séparée en deux avec d’un côté les croyants et de l’autre les athées. En fait, il y a, d’une part, les personnes ouvertes (croyantes ou athées) qui défendent les Droits de l’Homme et, d’autre part, les intégristes religieux ou athées qui veulent asservir les humains à leur idéologie.

  L’athéisme est donc une nécessité pour la foi. Les chrétiens, en dialoguant avec les athées, se débarrassent de leurs croyances idolâtres comme la « toutepuissance » de Dieu. Croyants libéraux et athées ouverts ont besoin les uns des autres pour lutter ensemble en faveur d’une société plus juste, plus libre et plus fraternelle.

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À propos Frédéric Fournier

est pasteur de l’Église protestante unie de France à Massy. Il est engagé dans le dialogue interreligieux notamment avec le bouddhisme. Il pratique et enseigne la méditation chrétienne en région parisienne. .

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