Accueil / Journal / Le Royaume intérieur

Le Royaume intérieur

Mais où est donc le royaume, tant recherché par les chrétiens ? L’auteur nous montre qu’une fois de plus, les traductions sont parfois tendancieuses.

   Il y a un passage de l’évangile de Luc que je trouve la plupart du temps mal traduit, au point que je m’y reporte toujours pour me faire une idée de la valeur de l’édition que je consulte. C’est le verset 21 du chapitre 17. Le texte porte : « Le royaume est à l’intérieur de vous. » L’original grec entos humôn, et son exacte traduction latine dans la Vulgate intra vos, n’ont jamais signifié autre chose qu’« à l’intérieur de vous » ou « en vous ». Or on trouve : « au milieu de vous » (Segond, Ostervald, Darby, Bible de Jérusalem, Bible en français courant), « parmi vous » (Semeur, TOB). Manifestement ces versions ne veulent pas d’un royaume seulement intérieur, et lui préfèrent un royaume vécu en communauté. La TOB d’ailleurs ajoute en note : « On traduit parfois : en vous, mais cette traduction a l’inconvénient de faire du Règne de Dieu une réalité seulement intérieure et privée. » Autrement dit, on préfère l’idéologie à la philologie, et quand le texte gêne, on le change !

   D’heureuses corrections ont tout de même été apportées. On peut enfin trouver : « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous. » (Segond révisée, dite Colombe), « Le Règne de Dieu a déjà commencé : il est en vous. » (Parole vivante). Cette version est une explicitation, mais fort pertinente, si l’on songe aux logia de l’évangile de Thomas : « Le Royaume est au-dedans de vous » (3), « Ce que vous attendez est venu, mais vous ne le connaissez pas » (51), « Le royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas » (113). C’est exactement ce qu’on lit dans le texte reçu de Luc 17, aux versets 20 et 21. Tout se passe comme s’il y avait là un fonds commun, un enseignement de sagesse introvertie, prônant non pas l’attente de quelque chose de nouveau, mais la restauration ou le rétablissement de quelque chose de perdu. « Les disciples dirent à Jésus : “Dis-nous comment sera notre fin ?” Jésus dit : “Avez-vous donc dévoilé le commencement pour que vous vous préoccupiez de la fin, car là où est le commencement, là sera la fin.” » (Évangile de Thomas, 18)

   Malheureusement pour moi, mais sans doute heureusement pour d’autres, ce type de pensée est suivi dans l’ensemble du passage lucanien par de tout autres perspectives, une apocalyptique et messianique, qui remplace le royaume intérieur et invisible par une vision du Jugement dernier : « Comme l’éclair en jaillissant brille d’un bout à l’autre de l’horizon, ainsi sera le Fils de l’homme lors de son Jour » (24), et une doloriste et sacrificielle, évidemment inspirée de Paul : « Mais auparavant il faut qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération » (25). Étranger à de telles perspectives, je ne peux m’empêcher de regretter que l’évangéliste ne se soit pas appliqué à lui-même le précepte qu’il met ailleurs dans la bouche de Jésus : « Personne ne déchire un morceau dans un vêtement neuf pour mettre une pièce à un vieux vêtement ; sinon on aura déchiré le neuf et la pièce tirée du neuf n’ira pas avec le vieux. » (5,36)

  • Michel Théron est l’auteur du livre La Source intérieure préfacé par André Gounelle, paru chez Le Publieur en 2005, puis en édition augmentée chez Golias en 2008.

Don

Pour faire un don, suivez ce lien

À propos Michel Théron

Avatar

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.