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Notre Dieu est-il un Dieu lointain ?

Dieu proche ou Dieu lointain, immanence ou transcendance de Dieu… Christophe Montoya, pasteur à Toulon, estime que la différence influence fortement notre manière de penser et d’agir. L’idée d’un Dieu immanent, présent dans la nature, proche de l’homme, qu’il a créé « à sa ressemblance », responsabilise l’homme bien plus que celle d’un Dieu transcendant, « Tout Autre ».

   Qu’on l’appelle, « Adonaï » ou « Éternel », Dieu demeure pour nous un grand mystère. Notre Dieu semble se cacher hors de portée de nos sens. Nous l’imaginons avec nos pauvres concepts, nous le nommons avec nos pauvres mots, nous le prions de nos pauvres prières, mais qui est-il ? Notre tradition réformée de répondre : il est celui qui ne se révèle que dans le visage du Christ, il est le Dieu transcendant.

   J’aime cette idée d’un Dieu transcendant : si discret que cela en devient presque de la pudeur, trop parfait pour s’exprimer clairement. Bref, un Dieu qui agit quand nous n’y prêtons pas attention, de sa main invisible, dans le noir…

   Si la transcendance de Dieu est bien attestée bibliquement, un détail m’étonne toutefois : comment marier dans une même affirmation la transcendance divine et la révélation en Christ ? Même si Jésus vient bien de la part du Père, même s’il dit vrai, lorsqu’il affirme que quiconque l’a vu a vu le Père, comment pouvons-nous comprendre quelque chose de Dieu, s’il est le Dieu radicalement « Autre », s’il est totalement transcendant ?

   Si Dieu est « tout Autre », toute forme de discours sur lui est inutile et inexacte. Comment retranscrire l’insaisissable par des mots, comment exprimer l’inexprimable par des actions ? Si Dieu est totalement opaque à la raison et aux sens, nous ne pouvons rien en dire, toute pensée est vaine, toute affirmation caduque. Bon nombre de théologiens et philosophes se sont cassés la tête pour défendre la transcendance divine. Problème : ces hommes se sont pourtant basés sur la raison pour déduire que Dieu est le grand « Autre ». Cette même transcendance exclut pourtant qu’ils aient pu appréhender Dieu de quelque manière que ce soit. Cela rend leurs affirmations contradictoires : si Dieu est véritablement inconnaissable, je ne peux pas savoir qu’il est inconnaissable…

   En fait, la difficulté, pour le croyant, ne réside pas dans l’affirmation d’un Dieu transcendant, mais plutôt dans celle d’un Dieu uniquement transcendant. D’ailleurs est ce vraiment le cas ?

   Ceci est, me semble-t-il, contredit par plusieurs éléments : tout d’abord, un Dieu radicalement transcendant ne se révèle pas dans un homme ! S’il y a une religion qui prône l’immanence divine, c’est bien le christianisme avec sa croyance en un Fils de Dieu ! C’était exactement ce qui était reproché à Jésus : une trop grande prétention à l’immanence. « Ce n’est pas pour tes bonnes oeuvres que nous voulons te lapider, mais parce que toi qui es un homme tu te fais Dieu ». Cela dit, il est vrai que la doctrine de la trinité (pour peu qu’on y adhère) contourne cette difficulté en affirmant que Jésus et le Père sont deux et simultanément un. Ainsi l’on ne peut pas parler d’une immanence divine dans sa créature puisque créature il n’y a pas totalement : vrai homme, vrai Dieu.

   Fort heureusement le Christ n’est pas le seul cas de la Bible à être habité de Dieu. Dans quasiment toutes les religions du monde l’homme est créé à partir d’un Dieu : que ce soient les grecs, les sumériens, les chinois, les mayas, les hindous, les nordiques, tous pensaient que l’homme possède un lien très proche avec le ou les dieux. La Bible ne semble pas faire exception à la règle : l’homme est bien créé à l’image de Dieu. Cette « image » a fait couler beaucoup d’encre auprès des exégètes qui ont tenté de comprendre ce terme énigmatique.

   L’hébreu emploie deux mots dans la première mention de la création de l’homme (Gn 1,26) : Tsélém (image) et Demout (ressemblance).

   Le terme Tsélém peut se traduire par « image » ou « ombre ». Ce mot provient de la racine Tsel qui signifie ombre. L’ombre induit l’idée d’une protection alors que l’image induit celle d’une création faite à partir d’un modèle. Ce sont ces deux idées réunies que nous trouvons dans Tsélém, celle d’un être créé dans la protection de son géniteur, et celle d’un être qui lui ressemble. Venons en, justement, au terme ressembler : Demout.

   Ce mot-ci provient de la racine Dam le sang, qui a donné le verbe Damah : ressembler, être semblable, mais qui est aussi l’une des étymologies possibles du mot Adam. La racine Dam donne l’idée selon laquelle l’homme n’est pas juste une pâle copie de l’original, mais qu’il existe entre les deux un lien étroit. Ce n’est donc pas par lyrisme que le ou les auteurs de la Genèse ont employé ces qualificatifs d’image et de ressemblance, mais bel et bien pour dire quelque chose de la condition humaine.

   Ce quelque chose, ce lien entre l’homme et Dieu, c’est peut être bien l’Esprit, la Rouah. Ceci expliquerait pourquoi Dieu en Genèse 6,3 dit que son Esprit ne demeurerait plus aussi longtemps dans l’homme. Tout au long du premier Testament, il est fait mention d’hommes et de femmes exceptionnels habités par l’Esprit ; dans l’Évangile on parle du Saint Esprit. Ne serait-ce pas de la même chose dont on nous parle ? On le décrit comme descendant sur l’homme et souvent pour une période limitée. Mais n’est-ce pas cela l’image divine en l’homme, n’est ce pas cet Esprit qui vit dans le coeur de l’humain depuis sa naissance et qui s’éveille dans des instants de grâces ? L’Esprit saint, l’image divine, le souffle de vie, tous ces mots ne seraient-ils pas des synonymes pour témoigner d’une immanence divine en l’homme ?

   Il y a un autre problème que nous n’avons pas évoqué : celui de la présence de Dieu dans la nature. Un Dieu purement transcendant ne fait pas partie de la nature, il est en dehors de sa création, coupé d’elle. Cette tendance, dans l’histoire du christianisme, a toujours eu pour effet de négliger, de détester la beauté du monde. Un Dieu absent des arbres et des montagnes donc ? Ce n’est pas ce que je comprends lorsque je lis le psaume 139, qui réaffirme encore et toujours que Dieu est présent partout. L’évangile de Thomas nous le dit à sa manière : « Fends la bûche et je suis là, soulève la pierre et tu me trouves. »

   Voyons le mot Elohim qui désigne Dieu. Elohim provient de la racine El qui signifie Dieu mais qui veut dire aussi « vers, dedans, près de ». Ce Dieu est l’antithèse du tétragramme * inaccessible. Elohim est le Dieu qui se révèle à sa création, qui va vers elle, qui est en elle, tout comme elle est en lui. Ce Dieu évolue avec sa création, il se réalise dans sa création ! Si Elohim est un pluriel, c’est qu’il vit dans chaque être vivant. Si le tétragramme est « un », lui est multiple, si le tétragramme est lointain, lui est plus proche de nous que nous ne le sommes de nous-même.

   Le Dieu biblique est difficile à appréhender : un Dieu simultanément transcendant (« Je suis celui qui est ») et immanent (« Elohim »). Mais la Bible n’est pas la seule à émettre cette idée. Nous la retrouvons avec le couple Ré- Atoum en Égypte. Ré est le Dieu qui se révèle, symbole de l’astre brillant au Zénith. Atoum est le caché, celui qui symbolise l’astre qui se couche.

   Peut être que s’interroger sur ces notions semble inutile pour la vie quotidienne. Pourtant, je crois que notre conception de Dieu influence notre manière de penser et d’agir. Il est fondamental que l’homme sache en quel Dieu il croit. Le Dieu radicalement transcendant, « Tout Autre », que fait il, à part rappeler à l’homme qu’il est un pauvre pécheur enclin au mal depuis sa jeunesse, à part disqualifier toute action dans le monde puisque soupçonnée des pires motivations ? Ce Dieu-là ne me paraît pas exister. C’est nous qui l’avons inventé parce que, de tout temps, nous avons défini l’existence comme une punition.

   Peut-être est-il temps de respecter un peu plus la nature, un peu plus l’homme, un peu plus ce Dieu qui vit en nous. Je crois que l’homme peut quelque chose parce que Dieu vit en chacun d’entre nous. Je crois que l’humanité peut évoluer et s’améliorer à cause de cela.

   « N’est-il pas écrit dans vos écritures : Moi j’ai dit vous êtes tous des dieux ? » (Jn 10,34)

  • * NDLR : on appelle ainsi les quatre consonnes qui composent le nom de Dieu en hébreu (Yahvé), et que les juifs n’ont pas le droit de prononcer.

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