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La fête

À l’approche de Noël, Raphaël Picon montre ici que la fête est une résistance à la désespérance et au temps qui passe, à la routine et au poids des contraintes sociales, à l’insignifiance et au sentiment de l’absurde.

   Si la fête est un événement individuel ou collectif marqué dans le temps, elle renvoie aussi à un état d’esprit, à une disposition émotionnelle. Cette dualité confère à la fête un caractère ambivalent. Fêter un événement et être soi-même en fête ne coïncident pas toujours. Si nous pouvons mettre en spectacle des signes extérieurs de joie et de bonheur, ceux-ci nous habitent-ils réellement ? Cette ambivalence renforce l’aspect potentiellement factice de la fête. Quand tous les éléments seraient réunis pour garantir le succès d’une fête, celui-ci ne serait pas encore assuré. À l’instar d’une grâce, la fête ne se commande pas intégralement ; elle échappe à toute prévision et à tout calcul, elle survient alors indépendamment de nous.

   Il n’en demeure pas moins que la fête est aussi le fruit d’une volonté. Les fêtes rituelles et imposées viennent rompre nos calendriers routiniers. Elles nous obligent à mettre provisoirement en suspens les soucis de l’heure. À travers ce relatif abandon de soi auquel elle nous invite, la fête oeuvre pour que la joie prenne le dessus sur nos résistances. Comme pour la foi, la fête demeure une fête malgré tout ; la fête est toujours une désespérance surmontée.

   Bon nombre d’anthropologues ont souligné le lien qui unit la fête à la mort elle-même. Que l’on pense aux fêtes nationales qui honorent la victoire d’un bien (libération, paix) contre une force de destruction (occupation, guerre), aux carnavals qui célèbrent la victoire d’une puissance de vie contre une puissance de mort, aux fêtes d’anniversaires qui résistent à l’écoulement inexorable du temps vers la mort ; il s’agit à chaque fois d’affirmer de la vie là où celle-ci vient à manquer. La fête est peut-être d’autant plus exubérante que l’on sent cette même vie menacée. Un penseur, Julien Potel, écrivit dans les années soixante-dix un livre au titre évocateur : Les funérailles, une fête (Paris, Cerf, 1973). Il montrait notamment comment les rassemblements amicaux et familiaux concluant les services funèbres venaient avec bonheur résister à l’emprise de la mort.

   La fête est toujours à cet égard une manière d’habiter le temps qui passe. Il est intéressant de relever que les fêtes chrétiennes sont apparues lorsque le christianisme s’est installé dans le temps. Le rythme des saisons imprime à ces fêtes une marque considérable. Les fêtes les plus populaires du calendrier chrétien sont celles qui correspondent aux quatre saisons et s’identifient à elles : Noël et l’hiver, Pâques et le printemps, le 15 août catholique (fête mariale) et l’été, la Toussaint et l’automne. Chaque saison connaît aussi, et cela différemment d’un pays à l’autre, sa célébration profane : Nouvel an, 1er mai, 14 juillet, 11 novembre. La célébration est ici un rite de passage qui permet de passer d’une étape de vie à une autre, de sécuriser l’ouverture d’un passé connu vers un avenir inconnu. De même que la fête marque une résistance contre la désespérance, elle résiste à la vacuité et à l’insignifiance du temps qui passe, elle cherche alors à humaniser et maîtriser celui-ci en lui donnant du sens.

   La fête joue avec le temps et se constitue aussi en un espace ludique, par la transgression provisoire qu’elle autorise de certaines règles communes. La fête autorise souvent quelques « écarts » (un déguisement, un repas d’exception, une dépense fastueuse), et opère ainsi un déplacement de certaines normes. La fête rend alors possible l’expression de nouveautés et libère de la différence hors d’un fonds commun et uniforme. La fête résiste dans cette perspective au poids que peuvent représenter certaines contraintes sociales.

   Mais la fête est peut-être surtout une résistance à l’absurde et au vertige d’un ciel vide d’espoir et d’utopie. La fête implique toujours un certain rapport à une transcendance. Elle nous relie à une réalité qui entend transcender l’apparence immédiate, le monde limité des objets visibles. Fêter un événement du passé, une date de naissance, un symbole, un sentiment, le souvenir d’une personne, font de ceux-ci des d’objets transcendants parce qu’ils dépassent le domaine du tangible et du palpable et nous ouvrent vers une dimension plus profonde et plus ultime. À travers ses capacités de résistance, la fête enrichit notre rapport au réel et oeuvre à ce qui n’est rien de moins qu’un ré-enchantement du monde.

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À propos Raphaël Picon

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Raphaël Picon (né en 1968) est un théologien français.

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