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La face maternelle de Dieu ?

Camille Jean Izard montre ici, en parlant de la face paternelle et maternelle de Dieu, qu’aucune image de l’Éternel n’est entièrement satisfaisante. On ne saurait enfermer le féminin dans des stéréotypes exclusifs (tendresse, douceur, par exemple). Cela ne nous conduit-il pas à poser la question du culte marial, mais aussi à remettre en question un dogme qui, dans son absolutisme, se voudrait source de certitudes intangibles ?

Dieu, le « Père tout puissant », s’impose dans les Écritures ; c’est là une conséquence plus ou moins directe des situations respectives de l’homme et de la femme dans les sociétés patriarcales de l’époque. Or, il est évident que la femme, dans des combats difficiles, remet de plus en plus en question la domination de l’homme. À l’évidence, on peut s’attendre dans un avenir plus ou moins proche à des bouleversements dans le fonctionnement de nos sociétés, dans nos façons de poser ou de résoudre les problèmes : politiques, sociologiques, éthiques. Est-ce que cette image de Dieu le Père pourra perdurer dans sa radicalité actuelle ? Est-ce qu’un transfert progressif vers une représentation maternelle de Dieu ne serait pas de l’ordre du possible ? Le constat est assez clair pour inciter des psychanalystes à réfléchir dans ce contexte nouveau sur l’image du Père, Maître de la loi et donc de l’Interdit. Le théologien ne saurait rester indifférent à cette évolution. D’autant plus que l’expression La face de Dieu, qui traverse les Écritures, a plusieurs sens bien que ces derniers s’unifient en la « seule gloire de Dieu ». Personne en ce monde ne peut contempler celle-ci sans mourir (Gn 32,30 ; Ps 27,8). Mais Paul précisera en 2 Co 4,6 que Dieu « brille dans nos coeurs pour que nous ayons la lumière de la connaissance de sa gloire que réfléchit la face du Christ ».

  En effet en parcourant les Écritures, on trouve ici et là des comportements voire des affirmations de Dieu qui ne renvoient pas seulement au Père, mais à la Mère, et à la Femme : douceur, tendresse, consolation, écoute, refuge, etc. ; il en est de même pour les évangiles et les épîtres. Le problème de la face maternelle de Dieu renvoie donc au statut de la Femme qu’il conviendrait de dégager de tous les discours habituels lénifiants ou idylliques. Mais n’oublions pas que Dieu le Père est aussi un Dieu jaloux (Ex 20,5 ; Dt 5,9 ; 2 Co 11,2). Il peut haïr (Jr 12,8) ; « J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü. » (Ml 1,3 et Rm 9,13) L’homme peut haïr, mais chez la femme, l’épouse ou la mère, la haine est souvent plus tenace, plus profonde et plus cachée ; destructrice dans le conflit qui se joue entre le désir d’aimer, de donner, de protéger et les pulsions qui les poussent à détruire celui ou celle qui a ravi l’objet de son amour. La relation de la mère au fils n’est pas du même ordre que celle de la mère à sa fille. On connaît la mère abusive, possessive qui prétend s’imposer dans le ménage et les affaires du fils. Les conséquences sont parfois dramatiques. Pour ce qui est de la fille, n’oublions pas qu’elle partage avec sa mère un destin commun : la maternité. Aussi n’est-il pas rare de constater « qu’une femme peut glisser dans le clonage de sa mère sans même s’en apercevoir », écrit Aldo Naouri, pédiatre et spécialiste des structures familiales. Cette projection continue de la mère sur la fille a pour effet de briser une vie. La mère apparaît ici comme toute-puissante dans l’illusion d’une maternité qui n’aurait pas de terme, laquelle peut être de l’ordre du spirituel. La relation de saint Augustin avec sa mèreMonique est, de ce point de vue, exemplaire. La femme, confiait Freud, est un mystère pour la psychanalyse. Ne serait-elle pas mystère pour elle-même ? L’homme et la femme restent attachés à leur mère ; n’ont-ils pas « vécu » leurs mères respectives avant de « vivre » au monde ? Ce lien plus ou moins résistant, ce nouage plus ou moins oublié, peut surgir à l’occasion d’une phase critique de l’existence : souffrances insupportables, proximités de la mort ; et c’est le cri de l’enfance : Maman ! Tout ceci explique pourquoi l’homme et la femme recherchent presque à leur insu la Mère dans la face même de Dieu.

  Alors comment ne pas évoquer ici la Vierge Marie qui occupe une place privilégiée dans la chrétienté et même en Islam où la Sourate XIX du Coran porte son nom : Meriem ; dans la Sourate III, au verset 42, on lit : « Ô Marie ! Dieu t’a choisie en vérité, il t’a purifiée ; il t’a choisie de préférence à toutes les femmes du monde. » Dans le christianisme, Marie a été souvent comprise comme étant la mère-refuge, la mère protectrice, la mère d’une enfance enfin retrouvée, de l’amour inconditionnel ; nostalgie d’un paradis perdu, mais aussi la Mater dolorosa au pied de la croix. Calvin quant à lui, scandalisé par la place attribuée à Marie par l’Église Romaine, ne pouvait supporter cette entame à la gloire divine. Au fur et à mesure que Rome proclamait les dogmes de l’Immaculée conception, de la Virginité perpétuelle, de l’Assomption, on confortait la croyance en son rôle supposé de co-rédemptrice et de Mère de Dieu ; Marie a été déifiée. Par ailleurs, le culte marial a été rapidement compris comme une arme efficace pour instrumentaliser les fidèles, reprendre en main les masses populaires gagnées par le doute. Les « apparitions » de Marie en des lieux privilégiés, les pèlerinages qui mettent en mouvement les foules renvoient invariablement à la Mère toujours vierge et à l’intercesseur qui obtient tout du Fils.

  Faut-il pour autant faire de Marie une simple « Mère porteuse » ? Ce serait, à mon sens, plus qu’une erreur. Calvin, dans son sixième sermon sur Luc 1,26-30, assure que « Marie a enseigné les Apôtres ; qu’elle a non seulement porté Jésus-Christ quant à sa nature humaine en son ventre, mais en son coeur » et que pour nous, elle doit être comme pour les Apôtres une « Maîtresse » qui nous enseigne l’obéissance et l’humilité. Je crois aussi que si elle nous demande quelque chose, c’est d’aimer son fils comme elle-même l’a aimé. Mais Marie reste un mystère. Combien de fois ai-je entendu en réponse à mes questions la concernant : « Pour comprendre, il faut avoir eu affaire à elle. » Que dire ? Sinon respecter cette parole.

  Comme l’a dit Ylia Prigogine, Prix Nobel de chimie : « Nous assistons à l’émergence d’une science qui n’est plus limitée à des situations simplifiées… C’est la fin des certitudes. » Qu’en sera-t-il de la face paternelle de Dieu ? Et des certitudes du Dogme ?

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