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Catharisme et refus de la chair

Premier constat, d’évidence : l’Église romaine médiévale est venue à bout de l’hérésie cathare, grâce à l’appui armé du roi de France et à l’action du tribunal de police religieuse qu’on appelle l’Inquisition. Ce qui suffit à faire comprendre que c’est la vision des vainqueurs qui est passée à la postérité. Cette image « officielle » des cathares, aujourd’hui encore prégnante, est donc essentiellement négative. C’est comme seule réponse possible, aussi sévère qu’elle ait pu être, face à un danger réel et urgent, que l’Église présente traditionnellement son « juste combat » contre l’hérésie – hydre menaçant l’unité de la chrétienté et l’équilibre, voire l’avenir, de la société. Les hérétiques cathares, qualifiés de manichéens dangereusement étrangers à nos traditions européennes, se voient en particulier chargés – ultime croix jaune d’infamie cousue à leur défroque – de l’accusation d’avoir haï ce monde et la vie, et, condamnant toute procréation, voué l’humanité à un sinistre repli.

C’est à l’Histoire, appuyée sur l’étude critique des documents médiévaux, d’établir et analyser en quoi cette vision « officielle », par nature partiale, doit être révisée. Aujourd’hui, grâce à toute une série de publications, l’accès aux textes est abondant ; à côté des sommes anti-cathares des dominicains médiévaux, depuis toujours utilisées par les commentateurs, un certain nombre d’écrits cathares originaux permettent de pénétrer au cœur d’une théologie non romaine mais strictement chrétienne, tandis que la masse des archives de l’Inquisition méridionale n’en finit pas d’ouvrir aux réalités de la société hérétique. Ainsi, la question de l’appartenance des hérétiques à l’univers chrétien médiéval ne se pose-t-elle plus aujourd’hui – les historiens étant parvenus à un accord sur ce point. Ce n’est pas le cas en matière d’évaluation historique du phénomène, en particulier à propos de son réel impact sociologique ou de son caractère de dangerosité.

Vraiment ennemis du monde et de la vie, les cathares ? On ébauchera ici un premier niveau de réponse en examinant, à partir des textes et dans une perspective historique, le thème a priori assez rebattu de l’absolue chasteté cathare.

Remarquons tout d’abord que le catharisme se cristallise, historiquement, à une période – les XIe et XIIe siècles – où la spiritualité romane est profondément empreinte d’angélisme. Un refus obsessionnel de la chair se révèle aux chapiteaux des cloîtres, où la femme est représentée comme Ève, la tentatrice libidineuse qui attire l’homme vers les gouffres du mal. Tandis que le monachisme revendique la supériorité absolue des vierges, plus encore que des chastes, dans l’échelle des vertus et que Cluny se veut, en ce monde, blanche cohorte célestielle opposée aux noires légions du diable, la papauté de la Réforme grégorienne, en phase de prise en main théocratique de la chrétienté, légifère en matière de sexualité. Dans l’élan de la générale réprobation de la chair, le mariage est désormais interdit aux prêtres et curés ; dans le même temps, l’Église entreprend de canaliser dans le mariage chrétien, pratique sociale érigée au rang de sacrement divin, le monde luxuriant de la libido des laïcs, et propose à la femme le modèle de la vierge Marie, l’idéale épouse, en contrepoint à celle d’Ève, la pécheresse. Tout un corpus de Pénitenciels s’édifie, pour réglementer la sexualité matrimoniale chrétienne, comme un moindre mal, et dans un strict but de procréation.

Ceux qui seront dénoncés comme les hérétiques, et qui revendiquent avec vigueur un retour à l’Évangile et au modèle de vie des apôtres, ne suivent pas les réformateurs Grégoriens dans cette sacralisation du mariage. Tout en prônant le refus monastique de la chair, ils ne se bornent pas à diaboliser le corps féminin : dans leur aspiration à l’angélisme de la vita apostolica, ils associent la femme au lieu de la rejeter. Leurs dissidentes communautés mêlent religieux et laïcs, mais aussi hommes et femmes – des femmes considérées, selon l’heureuse formule de Georges Duby (in Le chevalier, la femme et le prêtre), comme des « sœurs utopiques ». C’est à propos des cathares, dès le milieu du XIIe siècle, qu’on trouve la plus claire définition de ce chaste compagnonnage féminin dans les rangs de l’hérésie : « Ces apôtres de Satan ont parmi eux des femmes, continentes à ce qu’ils prétendent, veuves, vierges ou leurs épouses… » (Lettre d’Evervin de Steinfeld à Bernard de Clairvaux, 1143).

Rituels hérétiques et archives inquisitoriales montrent également que ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler catharisme n’est pas un simple mouvement de contestation de l’Église romaine au nom des idéaux évangéliques, mais une sorte de contre-Église, structurée autour de hiérarchies épiscopales indépendantes de Rome, selon le modèle des Églises primitives – et prétendant constituer la véritable Église du Christ et des apôtres. Cette Église est composée d’un clergé de religieux et religieuses, les Chrétiens et Chrétiennes, que leurs fidèles désignent du nom respectueux de Bons Hommes et Bonnes Femmes. Ce sont ces religieux que l’Église romaine dénonce comme « les hérétiques cathares », ou les « parfaits ».

À leur entrée en vie consacrée dans les ordres cathares, ordonnés du sacrement du consolament – ou « saint baptême de Jésus Christ » par le saint Esprit et l’imposition des mains de leur évêque – religieux et religieuses « se donnent à Dieu et à l’Évangile ». Ils prononcent les vœux monastiques de pauvreté, chasteté et obéissance, vie communautaire et récitation de prières rituelles. Il faut donc voir dans le clergé cathare un ensemble de communautés religieuses, ajoutant à leur état régulier des fonctions séculières, puisque sans clôture et douées de la mission de prédication et du pouvoir d’absolution.

La chasteté des religieux dits cathares n’est donc pas d’autre nature que celle des religieux de leur temps, bénédictins, cisterciens ou fontevristes. Tout indique que ce vœu de chasteté était suivi de façon particulièrement rigoureuse. Les Bons Hommes sont souvent définis comme « ceux qui ne touchent pas les femmes ». Au cours des cérémonies religieuses, pour éviter tout contact de mixité, le baiser de paix ne se propage, de Bons Hommes en Bonnes Femmes ou en croyantes, que par l’intermédiaire du livre des Évangiles, posé contre l’épaule. Pour limiter la tentation, Bons Hommes et Bonnes Femmes évitent aussi de s’asseoir sur le même banc que des représentants de l’autre sexe. Du temps du libre culte, c’est à dire avant la croisade contre les Albigeois (1209-1229) et la traque inquisitoriale (à partir de 1233), les maisons communautaires féminines semblent jouer communément un rôle d’hostellerie : mais seules les croyantes sont admises à la table des Bonnes Femmes ; les croyants mâles sont généralement traités en table distincte, où ils reçoivent le pain béni par elles.

La rupture du vœu de chasteté, faute particulièrement lourde, entraîne la nullité de l’ordination du religieux pécheur, qui doit être réconcilié, au terme d’une nouvelle probation, par un nouveau consolament. Si celui qui a fauté est un évêque, la situation est particulièrement dramatique, puisque sa déchéance est tenue pour affecter rétroactivement la validité des ordinations qu’il a conférées. Des rumeurs de cet ordre ont durablement perturbé les Églises cathares italiennes, causant à la fin du XIIe siècle un schisme dans l’Église de Lombardie, dont l’évêque aurait été « vu avec une femme »…

Après un siècle de persécution inquisitoriale, encore, au début du XIVe siècle, à Larnat, village de haute Ariège, on verra le Bon Homme Pèire Autier recommander au jeune croyant Raimond Issaura de se bien garder de toucher à peau nue la mourante qu’il ramène dans ses bras chez elle, après qu’elle ait reçu le consolament qui assure sa bonne fin mais fait d’elle une Bonne Chrétienne. Le contact de la main du jeune homme aurait pour conséquence une rupture du vœu de chasteté de la malade, compromettant le salut de son âme.

On conçoit ce que l’extrême rigidité des vœux cathares pouvait poser de difficultés pratiques en temps de clandestinité. Les archives de l’Inquisition laissent effectivement entrevoir, dès les années 1240, des situations parfaitement paradoxales, comme celle de telle Bonne Femme réfugiée, avec sa compagne rituelle, au logis du mari qu’elle avait quitté pour Dieu ; ou celle de deux ex-époux devenus, chacun de son côté, Bon Homme et Bonne Femme en sa maison religieuse, puis conjoncturellement réunis par la persécution et partageant, au fin fond du Lauragais, les mêmes caches, granges ou cabanes, où l’ancien mari protége l’ancienne épouse. Sans que rien, bien entendu, n’autorise à mettre en doute la stricte observance de leur vœu de chasteté. Les anciens liens de chair ont probablement été transmués en fraternité d’âme. On devine une aspiration de cet ordre chez Pèire Autier, ce bon notaire d’Ax abandonnant tout, un jour de 1297, pour se donner à l’Église interdite, et souhaitant voir Moneta, sa maîtresse, son amie charnelle dont il avait deux enfants de l’amour, le suivre en sa périlleuse et exigeante conversion. À quoi elle se refusera.

Une dernière image. Dans une maison de Montaillou, vers 1305, le Bon Homme clandestin Guilhem, frère de Pèire Autier s’entretient avec Gailharde Bénet, son ancienne épouse – qu’il a quittée quelques années plus tôt pour entrer en hérésie. Précaire répit à la traque inquisitoriale, dans le « village occitan ». Les croyants sont autour du feu. Guilhem est assis sur un coffre et devant lui, sur un banc, Gailharde qui fut sa femme. Ils ne se touchent pas, mais parlent à voix basse. Le Bon Homme demande des nouvelles de Joan et Arnaut, les deux enfants qu’il a laissés à la charge de leur mère…

Mais il est temps de pénétrer plus avant en catharisme, et d’écouter la prédication même des Bons Hommes – dont les archives de l’Inquisition des XIIIe et surtout XIVe siècles nous ont, paradoxalement, conservé quelques échos.

Pour les Bons Hommes, toute chair est mauvaise – et pas prioritairement celle de la femme, comme le préconisent les moines de l’An Mil. Les corps sont des prisons charnelles, que le malin a pétries de « terre d’oubli », afin d’y retenir de force les âmes, toutes « bonnes et égales entre elles », anges de Dieu tombés du Royaume céleste en ce bas monde dont Satan est le prince… Et dans ces corps « seul le diable a fait la différence des sexes ». Ce n’est pas Dieu qui a créé, différents, hommes et femmes, pour qu’ils aient besoin de s’unir charnellement. L’œuvre lumineuse et éternelle de Dieu, c’est le Royaume et ses créatures angéliques. Du sexe, ou plutôt de l’absence de sexe, des anges…

Du Royaume du Père céleste, une partie des anges est tombée, dérobée ou séduite par le mauvais – l’antique serpent de l’Apocalypse. Chute des anges et préexistence des âmes : on est en climat origénien (ndlr. Origène : v.185-254, théologien et Père de l’Église grecque, adepte de l’ascétisme), dans l’édification du mythe de Lucifer et la cristallisation du personnage du diable. Les âmes humaines sont des anges de Dieu, les corps qui les emprisonnent en ce monde, corruptibles créatures du malin. Dieu n’a rien à lui en ce monde temporel, que les âmes éternelles, ses filles, qui y dorment en oubli de leur patrie céleste. L’Église des Bons Chrétiens, à qui son Fils a donné le pouvoir de lier et délier, a pour tâche de les en délivrer – « Délivrez nous du Mal… » – par l’opération du saint Esprit, le consolateur de leur baptême, le consolament.

« Je ne me soucie pas de ma chair, dit Guilhem Bélibaste dans le couloir du bûcher, car je n’ai rien en elle : elle appartient aux vers. Le Père céleste lui non plus n’a rien qui soit à lui dans ma chair, il ne désire pas la recevoir dans son Royaume, car la chair de l’homme appartient au seigneur de ce monde, qui l’a faite… » (registre d’Inquisition de Jacques Fournier, 1318-1325)

Mais le dernier Bon Homme est plus explicite encore :

« Il ajoutait que le Père céleste n’a rien qui soit à lui dans ce monde, sauf les esprits, que le diable a jadis fait tomber du ciel… Et, disait-il, le Père céleste ne faisait rien du tout en ce monde, ni fleurir, ni grener, ni concevoir, ni mettre au monde, ni produire un embryon… » (in ibid.)

Dieu n’a rien à voir dans les convulsions, les étreintes et la reproduction de ces corps, par quoi le prince de ce monde prolonge indéfiniment la captivité des âmes et le temps. L’acte charnel est forcément du prince de ce monde. On comprend que les Bons Hommes aient refusé de le sacraliser, répétant inlassablement dans leur prêche que le sacrement du mariage, couvrant la sexualité d’une caution divine, était sacrilège : entre conjoints ou hors mariage, le péché est le même. Ni plus, ni moins.

On discerne, dans la grande nostalgie cathare de la patrie céleste, le rêve d’un Royaume de lumière immobile où les créatures, rendues à leur être divin, traversent l’éternité dans leur intégrité, sans subir le déchirement de la reproduction. Dans la joie du Royaume, les âmes batifolent comme agneaux dans le pré, en communion d’amour plus totale qu’entre frères de chair, mais aussi dans l’immobilité limpide d’une nature éternelle, hors de toute reproduction :

« Quand toute la créature de Dieu le Père, c’est-à-dire tous les esprits, aura été récupérée par Lui (dans le Royaume), les blés naîtront, croîtront et fleuriront mais n’auront pas de grain ; les vignes auront des sarments, mais pas de fruits ; les arbres auront des feuilles et des fleurs, mais pas de fruits… » (Guilhem Bélibaste. Registre de Jacques Fournier)

Cette fascination marquée pour une vie (éternelle) sans reproduction se reflète singulièrement dans l’art cathare. Employons ce terme sans crainte : si les cathares n’ont rien bâti ni sculpté qui leur soit spécifique, s’il n’ont vénéré ni croix, ni colombe, ni reliquaire, ni statue de la vierge, ils ont inlassablement copié des bibles. L’exemplaire unique qui nous en a été conservé (Ms PA 36 de la BM de Lyon), écrit en occitan au milieu du XIIIe siècle, est magnifiquement enluminé. Mais, significativement, nulle figuration de la création matérielle n’y est employée : ni oiseau, ni feuillage, ni fleur ne vient enrichir marges et lettrines, comme c’est le cas des Bibles latines du temps. L’art cathare, géométrique et abstrait, est totalement non figuratif. Pas la moindre germination ne s’y fait jour. Et pourtant, deux créatures vivantes échappent à la règle : le lis, utilisé comme réclame marginale ; le poisson, qui figure en outre dans l’enluminure de deux lettrines.

Il est facile de reconnaître dans le poisson le symbole paléo-chrétien du Christ. Mais remarquons qu’au temps des cathares, le poisson était considéré comme naissant de l’eau, sans intervention sexuelle ; dans la même optique, le lis, en particulier le lis des champs du Nouveau Testament, symbolisait la pureté d’une naissance non sexuée. Les miniatures médiévales le placent dans la main de l’archange Gabriel de l’Annonciation. C’est dans cette perspective qu’il faut admettre que la spiritualité cathare intègre les images du poisson et du lis, comme dignes de magnifier le texte divin des Écritures.

La chasteté des cathares transcendait ainsi les conceptions chrétiennes de leur temps, dans le rêve d’un Royaume de l’asexué, et d’une vie éternelle sans déchirure. Où les chrétiens, libérés du mal et des convulsions de ce bas monde, retrouveraient les corps de lumière qu’ils avaient abandonnés dans leur chute. En ce bas monde, déjà, Bons Hommes et Bonnes Femmes, « temples du saint Esprit », par leur totale chasteté, formaient les cohortes d’avant garde du peuple lumineux du Royaume.

Une aspiration parfaitement similaire, en fait, à celle des moines de l’An Mil, de Fleury, de Cluny ou du Mont Cassin. Mais contrairement aux bénédictins, clunisiens et encore cisterciens, les religieux cathares n’accordaient aucune valeur particulière à la virginité consacrée. Et dans la pratique, leur refus de l’accouplement et de la procréation n’affectait le plus souvent que des chrétiens ayant déjà abondamment sacrifié aux lois de la reproduction…

Dans la pratique en effet, à la différence des moines et moniales des ordres romains, qui vouaient à la chasteté, très majoritairement, des jeunes gens et jeunes filles, vierges consacrés, soustraits très tôt au marché de la reproduction, les religieux cathares avaient le plus souvent un passé. Bons Hommes et Bonnes Femmes étaient communément des gens d’un certain âge, d’anciens conjoints, veufs ou veuves ayant consciencieusement rempli leur devoir conjugal et qui, l’âge venu, leurs multiples enfants élevés et mariés, souhaitaient consacrer leurs dernières années au salut de leur âme. Ou des éplorés en chagrin d’amour, comme la dame du troubadour Raimond Jordan de Saint Antonin, qui, croyant son ami mort, de désespoir « se rendet en l’orden dels eretge » (« se donna à l’ordre des hérétiques ». Vidas des Troubadours). Certes, le cas existe de jeunes Bons Hommes ébréchant une trop héroïque chasteté et devant faire pénitence avant une réconciliation, ou de trop juvéniles Bonnes Femmes retournant au monde pour se marier et avoir des enfants. Mais le plus grand nombre des religieux cathares ne se vouaient à chasteté qu’à l’âge où le désir s’estompe et en pleine connaissance de ce à quoi ils renonçaient.

Cette simple constatation d’une sociologie des communautés cathares rendue possible grâce aux archives de l’Inquisition, suffit à relativiser la malveillante allégation faisant du catharisme une menace pour la démographie européenne médiévale – et justifiant d’autant son élimination. Cette réalité est discernable au temps du libre culte – avant la croisade de 1209-1229 : la diffusion du christianisme cathare est alors largement assurée par un bataillon d’aïeules-directrices de conscience de leurs enfants et petits enfants, Bonnes Femmes souvent de la bonne société, comme Blanche de Laurac. Mais elle est encore vraie au temps des ultimes persécutions, au début du XIVe siècle.

Dans la pratique encore, avant de songer peut-être à achever saintement et chastement leur vie dans les ordres cathares, les croyants et croyantes des bourgades occitanes se marient et se reproduisent de la même manière que leurs voisins, fidèles de l’Église romaine. Ce qui à première vue peut surprendre, puisqu’on sait que les Bons Hommes s’opposaient au mariage : ce qu’ils refusaient, en fait, était la sacralisation, à leurs yeux abusive, de l’acte de chair. L’érection du mariage en sacrement chrétien, n’était pour eux que fallacieux détournement d’Écritures, le seul véritable mariage étant d’essence spirituelle. Écoutons les Bons Hommes Pèire et Jaume Autier :

« Ils disaient aussi que le mariage dont on parle dans l’Évangile… était pratiqué dans l’Église romaine par simulation et falsification, et non selon la parole de Dieu. En effet… c’est au paradis que Dieu institua le mariage et il s’agissait d’un mariage entre l’âme et l’esprit, participant autant qu’il est possible du spirituel et non des corps charnels… Car au paradis il n’y eut jamais de chair corruptible, ni rien d’autre que de purement et simplement spirituel, et Dieu institua ce mariage pour que les âmes qui étaient tombées du ciel par inconscience et par orgueil et se trouvaient en ce monde puissent, par ce mariage du saint Esprit, c’est-à-dire par bonnes œuvres et abstinences des péchés, revenir à la vraie vie et “être deux en une seule chair” comme on peut le lire dans l’Évangile. » (Registre d’Inquisition de Geoffroy d’Ablis, 1308-1309)

C’est donc, pour les cathares, leur consolament qui constitue le vrai mariage – entre l’Esprit consolateur et l’âme. Du sacrement matrimonial érigé par la papauté, ils dénoncent impitoyablement la fausseté :

« Mais celui qui est pratiqué par l’Église romaine, ils disaient qu’il est effectué par copulation entre deux chairs différentes, et elles ne sont pas ainsi “deuxs [êtres] en une seule chair”, mais un mâle et une femelle chacun pour soi et différemment. » (In ibid.)

Ce qui ne signifie nullement que les croyants cathares vivaient en continence. Le mariage qu’ils pratiquaient était convention sociale et non sacrement, structurant la société occitane médiévale comme toute autre. En principe, l’Église cathare n’intervenait pas à ce niveau de la vie de leurs croyants. On peut pourtant observer plusieurs phénomènes assez particuliers :

Tout d’abord, le mariage n’ayant rien de sacré dans un contexte cathare, il semble que la pratique de l’union libre y ait été plus fréquente qu’ailleurs. Les dépositions devant l’Inquisition des survivants de Montségur (1244), par exemple mais pas exclusivement, laissent ainsi discerner l’existence de compagnes qualifiées d’uxor amasia (épouse amante), ou même simplement d’amasia. Peut-on imaginer un encouragement plus ou moins tacite à des unions fondées sur l’amour et non sur le seul intérêt des clans familiaux ? Le contexte de la Fin’ Amor des troubadours y joua-t-il quelque rôle ?

Il est en tout cas indéniable que certains croyants n’hésitèrent pas à tourner l’ambiguïté à leur avantage, et à utiliser l’indifférence de leurs pasteurs en matière matrimoniale pour convaincre de belles rétives. Ainsi le bien connu Pèire Clergue, curé de Montaillou aux premières années du XIVe siècle, tout imbibé de la tradition cathare de sa famille…

Dans une logique inverse, il semble que les derniers Bons Hommes aient eu tendance à « marier » leurs ouailles. En temps de péril inquisitorial, il devient en effet essentiel de ne pas faire entrer un loup délateur dans la bergerie. On voit ainsi les clandestins encourager leurs jeunes croyants à s’unir entre eux, sur le principe qu’il « vaut mieux planter devant sa porte un bon figuier qu’une mauvaise ronce ». Les Bons Hommes « font » le mariage, en influençant les familles par leurs conseils respectés, parfois même reçoivent directement le double consentement des fiancés – mais sans sacralisation de la cérémonie. Pèire Maury racontera à l’inquisiteur Jacques Fournier comment, vers la Noël 1319, le Bon Homme Guilhem Bélibaste le maria à la mode cathare à la croyante Raimonde Marty, leur demandant simplement à l’un et à l’autre d’échanger des consentements, et concluant sobrement : « on pourrait dire que vous êtes mariés »…

Des couples de croyants particulièrement sûrs, unis par de tels vrais/faux mariages impliquant commerce charnel, tenaient dans les réseaux clandestins un rôle important, en écartant, par leur conjugalité ostentatoire, tout soupçon d’hérétique chasteté des maisons abritant des religieux secrets. Mais ce sont des pratiques glissantes de cette sorte qui devaient perdre le dernier des Bons Hommes, Guilhem Bélibaste.

L’observance du vœu de chasteté coûtait certainement davantage d’efforts au Bon Homme Guilhem Bélibaste qu’au Bon Homme Pèire Autier. L’ancien notaire d’Ax a choisi la conversion religieuse entre 50 et 60 ans, âge où il devient relativement aisé d’oublier son corps. Guilhem, l’ancien berger de Cubières, est entré dans l’Église clandestine un peu par accident, et en pleine jeunesse. Dans les terribles années 1309-1310, qui voient brûler à Carcassonne et à Toulouse à peu près tous ses anciens compagnons, il se réfugie de l’autre côté des Pyrénées, parmi une petite communauté de croyants occitans fuyant l’Inquisition.

Pour tromper l’Inquisition aragonaise, alors qu’il assume clandestinement prédication et ministère auprès de ses croyants, Guilhem s’installe, dans la ville de Morella, sous l’apparence d’un honnête artisan. Il soigne son image en s’affichant en vrai/faux couple avec la croyante Raimonde Marty, qui élève une petite fille née au pays. Les croyants sont fiers de leur Bon Homme, qui sait tromper les apparences, fait bien sûr chambre à part avec sa compagne et, lorsqu’un voyage les oblige à dormir ensemble dans une auberge, se couche tout habillé pour éviter un contact à chair nue. Tel est du moins le principe théorique de cette cohabitation. La réalité est plus poignante. Guilhem Bélibaste ne résiste pas toujours à la tentation charnelle, plusieurs fois y cède avec Raimonde. Mais ne se le pardonne pas, ne s’y résigne pas.

Le Bon Homme d’infortune est aussi un religieux de grande foi. Alors que rien ne l’empêcherait de retourner au siècle et de vivre en ouvert concubinage avec Raimonde, il ne supporte pas l’idée d’avoir rompu ses vœux : par deux fois, il parvient à faire pénitence et être réordonné, réconcilié à son Église exsangue, par un autre Bon Homme exilé, le vieux dignitaire Raimond de Toulouse. Et il reprend, purifié, son apostolat. Mais dans l’hiver 1316-1317, meurt le Bon Homme Raimond, et Guilhem reste seul de son ordre. Le dernier des Bons Hommes. Jusqu’au bout, il espérera ne pas l’être. Au printemps 1321, alors qu’à nouveau il a rompu dans les bras de Raimonde son vœu de chasteté – il lui a même fait un enfant, dont la paternité a été généreusement endossée par son ami le berger Pèire Maury – il se lance dans un voyage déraisonnable vers le comté pyrénéen de Pallars, à la suite d’un jeune homme beau parleur qui lui a promis qu’il le guiderait vers deux Bons Hommes, miraculeusement réchappés, qui y seraient encore cachés. Las, le jeune homme est un chasseur de prime, à la solde de l’Inquisition. Ses beaux discours n’étaient que vent de trahison. Guilhem Bélibaste est capturé à Tirvia, puis transféré devant l’Inquisition carcassonnaise. À la fin de l’été, l’inquisiteur le remet à son bras séculier, l’archevêque de Narbonne, qui le fait brûler en son domaine de Villerouge en Termenès.

Au moment de mourir par le feu, Guilhem Bélibaste sait qu’il n’est plus un Bon Homme, puisque il a rompu ses vœux. Mais il n’abjure pas. Au contraire, l’amant de Raimonde prêche encore en digne Bon Homme, comme le dernier des Bons Hommes – pour les oreilles du faux croyant qui l’a trahi – qu’il ne se soucie pas de son corps, puisque Dieu n’a rien à lui en ce monde, et qu’il n’aspire qu’à la lumière du Royaume :

« … [mon] âme montera auprès du Père céleste où nous avons des couronnes et des trônes tout préparés, et quarante huit anges portant des couronnes dorées avec des pierres précieuses viendront [me] chercher pour me conduire au Père… » (Registre de Jacques Fournier)

Probablement Guilhem Bélibaste a-t-il foi dans le pardon de Dieu.

Sommes toutes, le médiéval catharisme s’offre comme un équilibre assez efficace entre l’angélisme de ses clercs et l’humain pragmatisme qu’il réserve à ses croyants, brebis perdues dans les méandres de ce bas monde, mais aspirées déjà vers la lumière. Il ne mêla jamais Dieu aux pulsions des corps de boue, que ce soit pour faire la guerre ou pour faire l’amour. Toujours prêcha contre la violence, mais toléra – tout en rêvant de l’effacer et de la dépasser – la sexuelle reproduction des prisons charnelles, comme nécessaire et raboteuse voie rendant possible la rédemption universelle des anges déchus, l’orée du chemin vers le Royaume.

Menaçait-il pour autant la société chrétienne ?

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À propos Anne Brennon

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Historienne, enseignante et romancière, spécialiste des Cathares

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