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Cartographie et théologie : l’emplacement probable du Paradis

  Ayant pris en 1993 la responsabilité du service des Cartes et plans des Archives nationales, au coeur de Paris, j’entrai dans un monde nouveau pour moi et mal connu de beaucoup de mes semblables conservateurs d’archives, monde secret, et réputé à proportion.

  Ses richesses étaient enfouies dans des rangées d’austères et sombres meubles à plans, superposant des milliers de tiroirs métalliques aux lèvres closes.

  Pas de clé, pas de boussole, pas de guide. Carte blanche, en quelque sorte !

  Peu à peu un territoire s’apprivoise, les repères se disposent, mémoire et savoir lancent leurs antennes ; il arrive pourtant que l’on tombe encore en arrêt devant quelques gemmes de ce trésor, plus stupéfiantes que d’autres.

  C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec Monsieur Guillaume Delisle, né à Paris en 1675, membre de l’Académie des Sciences, promu cartographe du Roi (Louis XV) à 26 ans, auteur de globes et de cartes nouvelles (et fidèles) du monde alors connu, mort en 1726.

  Éduqué d’abord par un père chargé d’enseigner la géographie au Régent, cet éminent savant n’a jamais quitté son cabinet de Paris. Après avoir lu, recopié, traduit, et annoté tous les récits des navigateurs européens partis aux XVIe et XVIIe siècles courir le monde, il y recevait tout ambassadeur, missionnaire, explorateur, trappeur, marin, tout voyageur capable de lui raconter son propre périple en détail, et de l’aider à le situer sur une portion du globe, ou à corriger de précédentes trop manifestes erreurs. Son prodigieux bagage de connaissances en géographie, astronomie et autres sciences mathématiques lui permettait aussi bien de dresser la carte de l’Île de France ou de la Touraine que celle de l’immense Louisiane d’alors, ou des Grands lacs américains, qu’il ne verrait jamais ; toutefois son honnêteté intellectuelle limitait son imagination à ce que d’autres avaient vu. Ce qu’il ignorait, ce que ses sources ignoraient, il se refusait à l’inventer, contrairement à bien des contemporains moins scrupuleux. Ainsi, sur ses cartes d’Amérique du Nord, quasiment superposables aux images satellitaires actuelles jusqu’aux Grands lacs, la conquête de l’Ouest n’ayant pas encore commencé, propose-t-il l’hypothèse d’une vaste « mer de l’Ouest » aux contours indécis.

  D’où un profond étonnement en découvrant sa carte manuscrite, datée de 1724, intitulée : « Carte pour servir à découvrir la situation du Paradis Terrestre présentée à Monsieur le Chevalier Bignon, par son très humble et très obéissant serviteur Delisle ». Quoi ? La cartographie savante du XVIIIe s. qui se veut si objective, aurait-elle régressé des Lumières vers une théologie de conte de fée ? Voilà qui suscitait réflexion…

  Rendons justice au savant : Guillaume Delisle était, comme beaucoup de membres de l’élite intellectuelle de son siècle, nourri au moins des auteurs et des Vertus de l’Antiquité romaine, attiré par les vestiges d’une civilisation fondatrice, curieux de la sédimentation des siècles et des traces de cet héritage judéo-chrétien dont la Bible recelait la teneur. Plutôt qu’une lecture servile ou « créationniste » de la Genèse, il faut voir dans sa représentation de l’emplacement du Paradis, une tentative de traduction. Passé maître dans l’art de « cartographier » ce qui n’était que récit de voyage, il applique à l’Écriture Sainte la rigueur géographique, sans jamais omettre de citer ses sources, qui peuvent être parfois… lui-même : ainsi du cours du Tigre !

  À l’emplacement probable de ce Paradis, bien des reliques (fausse tour de Babel, montagne de Noé), des peuples et des religions cohabitent, les Mahométans, les « Assassins » ou mangeurs de haschich, les Mèdes, les Perses, les Élamites, les tribus d’Israël, et beaucoup d’autres. Une densité qui défie le temps et donne à réfléchir. On souhaiterait seulement que la « Rivière de bonheur », ou Euphrate de Xénophon, y coulât plus joyeusement.

  En définitive, on ne sait jamais où l’on peut croiser la théologie. Comme l’exprimaient encore les cartographes du XVIe s. : « La terre au Seigneur appartient, la terre et tout ce qu’elle contient. »

  Admirable confiance de créature, certes. Mais au XIXe s. on s’est servi de ce verset du psaume 24 pour justifier l’évangélisation des colonies…

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À propos Cécile Souchon

ancien conservateur du Patrimoine, a travaillé aux Archives départementales du Maine et Loire et de l’Aisne, puis aux Archives nationales à Paris. Elle a été membre du Conseil National de l’Église réformée de France, de 1986 à 2001.

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