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« À chaque jour suffit sa peine »

Je viens de rentrer de l’hôpital où je l’ai vu. Il est hospitalisé dans un service de soins palliatifs : il est encore jeune, à peine la cinquantaine. Il a une tumeur au cerveau et le diagnostic est tombé : la mort est au bout du voyage et celui-ci ne sera plus très long.

  Je viens de rentrer de l’hôpital et je reste marqué par l’atmosphère de cette rencontre qui n’a pourtant duré qu’une dizaine de minutes. Je me souviens d’abord de la chaleur bonhomme de son accueil. Nous ne nous connaissions pas, mais paradoxalement j’ai eu le sentiment que c’était lui qui venait à ma rencontre plutôt que moi qui lui rendais visite. J’ai été frappé par la simplicité de cet homme dont le parcours professionnel l’avait plutôt orienté vers des mondes sophistiqués que je ne fréquente guère. Mais je me souviens surtout de sa volonté farouche de préserver sa dignité d’être humain. Il a eu soif et son gobelet était vide. Refusant ma proposition maladroite d’aide, il n’a pas ménagé ses efforts pour intimer à sa main l’ordre d’appuyer sur la sonnette de l’infirmière. Geste anodin et pour lui immense victoire sur sa tumeur qui le paralyse petit à petit et chaque jour davantage.

  Demain, me dit-il, je ne pourrai plus le faire, alors vous m’aiderez, mais aujourd’hui… La phrase reste inachevée sur un sourire triomphant. Ce fut une victoire tout comme le fut le souci constant qu’il a eu de me regarder en face. Sa nuque se paralysait et l’effort de tourner la tête était visible. Mais il semblait tenir à ce face à face.

  Je sais par ses proches que cette attitude n’a pas été réservée à mon passage. C’est la sienne durant toute sa maladie et ce depuis les débuts. Il s’est battu pour conserver son autonomie, refusant poliment les différentes offres d’aide qu’il a reçues. Il a lutté avec luimême pour faire ses courses et se préparer à manger. Il a surmonté sa souffrance pour continuer à voir ses amis et surtout pour rire avec eux dans le bistrot du quartier. Il a vécu au présent, s’efforçant d’être disponible pour celui ou celle qui venait le voir. Non pas par impératif moral, mais par souci de dignité.

  Au début j’ai cru que cette attitude signifiait une fuite devant sa situation, un refus de se voir comme il était : un être rongé par une tumeur et promis à une mort prochaine. Peut-être d’ailleurs, y avait-il de cela dans son attitude ? Qui pourrait ainsi faire face à cette situation sans chercher à la fuir, à la nier ?

  Mais aujourd’hui, je crois que cette attitude relevait plutôt du souci de ne pas céder à la maladie et à la mort leur plus grande victoire : le déshumaniser. Il savait sa mort prochaine et ne s’en cachait pas, mais il refusait d’y perdre son humanité.

  Il n’était pas un saint et avait de sérieuses réticences à l’égard de l’Église et de son enseignement. Je ne cherche donc pas à le récupérer. Mais il reste pour moi la plus belle illustration de cette parole de Jésus : « À chaque jour suffit sa peine. »

  Dans mon bureau, j’ai pris l’habitude d’allumer une bougie. Symbole enfantin et peut-être dérisoire pour marquer la permanence de Pâques dans la proximité de Dieu. Dieu parmi les humains, Dieu qui valorise l’humanité. En contemplant cette petite flamme vacillante, je veux croire que le combat de cet homme n’était ni dérisoire, ni inutile. S’il y a un chemin d’éternité, il passe par l’humanité.

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À propos Didier Halter

est pasteur au service de la Conférence des Eglises Réformées romandes (CH), il est directeur de l’Office Protestant de la Formation (www.protestant-formation.ch).

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