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Église et État

L’Église a-t-elle encore son mot à dire dans notre société hypermoderne, majoritairement déchristianisée et marquée par une efflorescence des choix religieux individuels ? Répondre par oui, c’est courir le risque de voir l’Église imposer ses vues à ceux qui ne sont pas chrétiens. Mais répondre par non, c’est renoncer à développer une pensée sociale chrétienne pour le temps présent. Un détour par l’histoire semble dès lors nécessaire pour trancher ce nœud gordien. On retrouve en effet ces hésitations dans les différentes manières de se constituer des groupes religieux chrétiens à travers l’histoire, en particulier si on retient la fameuse typologie avancée par Ernst Troeltsch (1865-1923). Le théologien allemand distingue en effet trois « types » de groupes chrétiens : l’« Église », la « secte » et la « mystique ». Alors que l’Église, conçue comme institution dispensant la grâce, se doit de rester ouverte sur le monde et de chercher le compromis avec l’État, la secte, elle, se fondant principalement sur le Sermon sur la montagne compris comme une loi, se considère comme une association volontaire d’individus soucieux de construire la communauté voulue par Dieu. Quant à la mystique, croyant à la présence immédiate de Dieu dans les âmes, elle n’a pas besoin des institutions étatiques pour exister, et celles-ci lui apparaissent donc comme insignifiantes du point de vue religieux. Bien entendu, ces catégories doivent rester ce qu’elles sont : des types idéaux qui, en soi, n’existent pas forcément de manière pure dans l’histoire des communautés chrétiennes. Dans tous les cas, ces types se sont constitués en reprenant à leur compte l’idée qu’existerait un ensemble de normes naturelles voulues par Dieu et destinées à structurer la société humaine. Pour l’Église, ces normes existent de manière imparfaite dans l’organisation de la société terrestre et de manière parfaite dans la société religieuse. Il n’y a donc pas de contradiction entre elle et la société, mais seulement une différence de degré de perfection. C’est, avec des variations, la vision des théologiens médiévaux comme celle des Réformateurs. Pour la secte, les normes naturelles défendues par l’Église sont en réalité une vision compromise avec la réalité du monde. Le rôle des chrétiens consiste donc à orienter le monde vers les vraies normes de la société : celles révélées par Dieu dans la Bible. Quant à la mystique, elle tolère l’idée qu’existeraient des normes naturelles voulues par Dieu, mais ne s’y réfère jamais, lui préférant une éthique de la conviction individuelle caractérisée par une attitude d’amour et de dialogue fraternels. Troeltsch la voit à l’œuvre en partie chez Luther, mais plus encore au sein du piétisme, chez un Swedenborg et, surtout, chez des théologiens comme Schleiermacher. Peut-être y a-t-il ici une solution à notre problème : partir de la conception mystique d’une éthique qui valorise la conviction individuelle en faveur de certaines valeurs subjectives perçues comme déterminantes et chercher à en convaincre nos contemporains, sans pour autant les leur imposer. Mais une telle option, privée de tout système normatif préétabli, ne peut dès lors déboucher que sur une lutte de tous les instants en faveur de valeurs qui se sont en quelque sorte « révélées » à nous, subjectivement. De système explicatif et normatif, l’éthique chrétienne se fait donc engagement au quotidien.

À lire l’article de Marc Lienhard ” Église et État : subordination, complémentarité, distanciation ? “

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À propos Pierre-Olivier Léchot

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est docteur en théologie et professeur d’histoire moderne à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris). Il est également membre associé du Laboratoire d’Études sur les Monothéismes (CNRS EPHE) et du comité de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (SHPF).

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