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L’universel et le contingent, ou les ambiguïtés de la laïcité

 

Entre ceux qui veulent en étendre la portée et ceux qui cherchent à la restreindre, la notion de laïcité ne cesse d’être en débat. De même à propos de la notion de religion : est-elle une affaire publique, voire officielle, ou doit-elle être non seulement personnelle mais aussi cantonnée dans le privé ? Au départ, en 1905, l’exigence de laïcité fut une affaire strictement française et parfaitement contingente : il s’agissait (et il s’agit toujours !) de régler étatiquement le statut des associations religieuses. Mais de fil en aiguille, elle devient, dans bien des discours ou simples allusions, une sorte de valeur aussi indiscutable qu’universelle : il va de soi, à les entendre, que la laïcité devrait s’imposer partout comme la seule solution valable au problème des relations entre États et religions.

Corollaire de cette sorte de théorème institutionnel : les religions, ou ce qui relève du religieux, relèveraient du particulier, du contingent, et n’auraient pas la légitimité d’empiéter sur l’universalité du principe de laïcité ou de chercher à en limiter la portée. Autrement dit, la contingence serait tout entière du côté des religions, et l’universalité de celui de la laïcité étatique. Quel paradoxe ! Les États sont en effet délimités par des frontières et leur action réglementée par des lois et des constitutions, ou au moins par des coutumes qui y ont pratiquement force de loi. Ils sont donc foncièrement contingents, d’autant que, toute l’histoire le démontre, leur existence est limitée dans le temps. Et les lois et constitutions dont ils se dotent sont de facture foncièrement humaine, même quand ces constitutions se placent expressément sous le regard de Dieu (États-Unis, Suisse, etc.).

Les religions aussi sont contingentes par leur histoire, leur organisation, leurs doctrines, leurs différences, voire hélas leurs conflits. Mais pour autant qu’elles soient vraiment religieuses au sens où l’entendent les « grandes » religions, dites aussi religions « mondiales », elles sont habitées par une référence à l’universel — par ce que Friedrich Schleiermacher, dans ses discours De la religion (1790), appelait « l’intuition de l’Universel ». Cette référence devrait les dissuader de jamais attribuer une portée universelle à tout ce qu’elles ont de particulier et de contingent. Quand elles l’oublient, c’est d’ailleurs à cette intuition qu’il faut les renvoyer, c’est-à-dire à ce qu’il y a en elles de plus personnel tout en étant ce qu’il y a de plus susceptible de remettre en question aussi bien la personne que les institutions humaines.

C’est cette universalité-là que doit respecter la laïcité, dans toute la contingence de son origine et de ses mises en application. Cette contingence est d’ailleurs si délimitée dans son principe et sa portée qu’elle n’est guère exportable en dehors de quelques contextes politiques particuliers, comme justement celui de la France. Ailleurs, dans la plupart des cas, elle n’est applicable que moyennant bien des aménagements et elle n’est pas toujours la meilleure des solutions. La contingence exige toujours du doigté

 

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À propos Bernard Reymond

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né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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