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Georges Casalis 1917-1987 Un témoin engagé du XXe siècle

 

Se souvenir de la vie de Georges et de Dorothée, sa femme et la compagne de tous ses engagements, revient à dessiner la carte des tensions de ce 20e siècle qui s’est déroulé de 1914 à 1989. C’est aussi mesurer l’éloignement de ce type de figure militante et prophétique dans le paysage religieux chrétien actuel. Le recueil de textes et documents remis aux participants à son culte d’action de grâce le 12 avril 87 s’appelait Mémoire d’avenir…

Georges est né à lui-même véritablement en 1933, à 16 ans, quand l’avènement du nazisme le fit selon ses mots « entrer en résistance ». Écartant le projet familial d’études de médecine, il choisit la théologie à Paris et s’y montre un étudiant brillant et engagé. Au vu de ses dons et de sa pratique de l’allemand, Pierre Maury l’envoie à Bâle auprès du théologien Karl Barth, inspirateur en 1934 des Thèses de Barmen et de l’Église confessante allemande qui osait s’opposer à Hitler au nom de l’Évangile. Barth expulsé d’Allemagne accueille le jeune étudiant français, lequel loge chez un ami proche, Edouard Thurneysen : Georges y rencontre sa fille Dorothée, qui décide de partager sa vie. Le couple franco-suisse se marie en septembre 40 et s’installe à Nîmes, puis à Lyon. La mission de Georges est de rassembler et coordonner ce qui restait des mouvements de jeunesse protestants après la défaite et dans une France coupée en deux.

Mus par un barthisme en action, nourris par les témoignages des jeunes pasteurs de l’Église confessante qui venaient se réfugier en Suisse, lui et sa femme organisent des réseaux de soutien aux persécutés du régime de Vichy, en lien avec la nouvellement créée Cimade. Parallèlement à ses activités de passeur, il contribue en septembre 41 à la rédaction des Thèses de Pomeyrol qui se veulent le pendant de celles de Barmen. Il est envoyé ensuite dans la paroisse rurale de Moncoutant dans les Deux-Sèvres, qui pratique aussi une solidarité active, abritant des familles juives, des réfractaires au STO ou soutenant les maquis.

En 1945, il participe à l’aumônerie militaire de Berlin. En fait, il s’agit d’aller au-devant des survivants de l’Église confessante rescapés des camps (comme Martin Niemöller), mais aussi de renouer le dialogue avec les protestants allemands qui, Église en tête, avaient pactisé avec le nazisme triomphant. Il s’installe avec femme et enfants à Berlin de 1946 à 1950. Dans une Allemagne en ruines, où les civils souffrent sans rencontrer la moindre compassion, où tout Allemand se sent pécheur devant Dieu, comment renaître à la vie et devenir une autre personne ? C’est précisément cette demande qu’adresse à Georges le prisonnier Albert Speer, détenu à la prison de Spandau. L’aumônerie protestante française a en effet reçu la charge de l’accompagnement religieux des criminels de guerre nazis. Ce sera la mission la plus difficile de son ministère, du fait du passé extrême de ces prisonniers et de l’ambiguïté de leur démarche, particulièrement dans le cas de Speer, libéré en 1966.

Le retour en France de Georges se fait par le sas de Strasbourg. Georges y exerce un ministère pastoral « normal », ce qui lui permit de mener à bien sa thèse de dogmatique. Mais il nourrit ses prédications de discussions avec ses paroissiens, sans éluder les questions politiques que pouvaient suggérer les textes bibliques. Ce sera la genèse du futur recueil paru en 1970 : Prédication, acte politique. C’est l’époque de la guerre d’Algérie : l’action de l’armée française face à la rébellion du FLN trouble la communauté protestante partagée : comment soutenir l’indépendantisme algérien ou l’insoumission militaire, ce que fait Georges, quand les jeunes des paroisses participent aussi à cette guerre ? La polémique accompagne dès lors définitivement le ministère de Georges Casalis.

En 1960, il rejoint la faculté de théologie de Paris. Il reste néanmoins un acteur de l’oecuménisme européen, notamment avec l’orthodoxie et donc les milieux chrétiens d’Europe de l’Est. Dans un contexte de puissance des partis communistes en Europe, la question du dialogue chrétiens-marxistes est cruciale avec à la clé la position vis-à-vis de l’URSS et des États-Unis : Georges participe à la formation de la Conférence Chrétienne pour la Paix avec le théologien tchécoslovaque Hromadka. Mais la guerre du Vietnam, le Printemps de Prague, le conflit israélo-arabe divisent les acteurs de ces débats : Karl Barth, juste avant sa mort, en vient à polémiquer durement avec Georges.

À partir de 1970, l’extrême sensibilité de la gauche française à l’impérialisme américain, protecteur de dictatures latino-américaines ne peut que toucher Georges. Lui qui avait été dominé par un tropisme germanique dans son parcours théologique se tourne vers ces prophètes qui ont nom Camilo Torres, Helder Camara, Gustavo Guttierez, Leonardo Boff, Oscar Romero, Ernesto Cardenal, des catholiques, souvent dominicains, mais profondément engagés dans les réalités populaires de leur pays, dans un contexte de lutte. La Théologie de la Libération est alors le foyer de créativité d’une époque où les Églises européennes sont elles-mêmes secouées par la contestation. Retraité en 1982, il accepte paradoxalement le poste d’administrateur du musée Calvin de Noyon, tout en assurant une charge croissante d’enseignement au Nicaragua, à la faculté protestante de Managua où se côtoient, dans une atmosphère d’ONG militante, des protestants européens et des Nicaraguayens divisés en multiples dénominations. Georges se sait de santé fragile et le suicide de son fils aîné Matthieu l’a beaucoup marqué. N’a-t-il pas souvent imposé son rythme d’engagement à sa famille ? Le théologien de la gauche chrétienne n’at- il pas été un père bien lointain ? Mais il continue le combat jusqu’au bout et la mort l’emporte le 16 janvier 1987 à Managua. Son corps est inhumé là-bas et sur sa tombe est inscrit un verset du Psaume 64 : Ma bonté vaut mieux que la vie.

 Quelques éléments de sa théologie

Georges Casalis n’était pas un libéral. À une époque où le combat faisait rage dans l’Église entre barthiens et libéraux, il eut la dent dure, même s’il fut loin d’être le plus agressif. Mais il partagea avec nous une conviction, celle de l’engagement dans le monde. Comme le titre d’un de ses livres le dit, Les idées justes ne tombent pas du ciel. Il fut un barthien convaincu, c’est-à-dire mettant au coeur de sa pensée la notion de Parole. Mais pour lui, cette Parole devait retentir dans la pâte du monde. Comme témoin ayant traversé ce 20e siècle, il refusait que l’on défigure l’être humain, au nom d’un pouvoir ou d’une prétendue supériorité. Cette incarnation de la théologie dans les actes et les engagements sociaux et politiques a pu surprendre, et susciter des polémiques, même chez les autres barthiens. Mais il faut ici rappeler deux éléments essentiels : la dialectique et la théologie inductive.

La théologie de Karl Barth n’est pas seulement le surgissement d’une « Parole » divine au milieu de l’Église. C’est aussi une théologie plus subtile, plus dialectique, c’est-à-dire qui rencontre la réalité humaine. En 1956, Karl Barth fit une conférence qui désorienta beaucoup de ses partisans. Il l’intitula « l’humanité de Dieu ». Certains y voit la contradiction de tout ce qui précédait. Il y redéveloppe l’idée d’un Dieu agissant dans le monde et non dans une transcendance éthérée. D’une certaine manière Georges Casalis fut le tenant de ce « second » Karl Barth, et même avant 1956…

Georges Casalis se distingue sans doute de Barth sur un point majeur, car contrairement à lui, il défendit l’idée d’une théologie « inductive », c’est-à-dire qui part du réel pour aller vers la formulation théologique. Pour Barth, la théologie est plutôt « déductive », c’està- dire que l’on déduit de la Parole biblique les principes de vie. La thèse de doctorat de Georges Casalis portait sur l’herméneutique, la science de l’interprétation. Pour lui, celle-ci devait passer par un engagement de terrain, dans l’histoire, au service de l’être humain. Jean-Marie de Bourqueney

 

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À propos Jean Loignon

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est président du conseil presbytéral de l’Eglise protestante unie de Clamart, Issy-les- Moulineaux et Meudon-la-Forêt.

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