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2017 : la Scandinavie, entre commémoration et œcuménisme

 

« Réforme et politique », journée de débat à Stockholm le 6 novembre 2014.http://luther2017.se

« Réforme et politique », journée de débat à Stockholm le 6 novembre 2014.http://luther2017.se

Tout prête à croire que la célébration œcuménique scandinave de 2017 incarnera la réduction de la fracture chrétienne sur le plan religieux. Mais elle renforcera aussi l’image de l’Église catholique sur une terre qui lui est traditionnellement défavorable et consolidera le statut international de l’Église suédoise. Ces objectifs ne paraissent pas tant opposés que complémentaires et tendent vers un œcuménisme multicolore – qui n’exclut pas la concurrence entre les Églises. Dans les milieux séculiers, l’événement, s’il n’a pas la même portée, se précise toutefois : en témoignent les pièces de théâtre, les documentaires ou les représentations qui mettent en scène un Martin Luther indomptable, individualiste et rebelle. Nul doute que 2017 s’inscrira comme les siècles précédents dans un grand récit que les observateurs futurs auront le loisir de décoder, ouvrant une belle réflexion sur ce que ces célébrations auront à dire de nous et de notre temps.

« Luther, mort ou vif » (Luther, död eller levande), c’est le titre d’une pièce de théâtre de Per Ragnar qui date de l’année 2000. Plus récemment, Arte diffusait le docufiction « Luther, la Réforme et le Pape » qui dépeignait le Réformateur en Edward Snowden du XVIe siècle dans un monde aux colorations futuristes. Il y a peu, Ottmar Hörl recouvrait la Markplatz de Wittenberg de statues en plastique colorées de Luther, et Playmobil lançait une figurine à son image. Autant d’exemples récents qui illustrent la formidable plasticité du personnage et de ses réinterprétations esthétiques contemporaines. Parmi la galerie des personnages de l’histoire, Luther fait incontestablement partie de ceux que l’on fait encore parler au présent.

Ce phénomène est accentué dans une aire culturelle où le luthéranisme a dominé, la Scandinavie, où les 500 ans des débuts de la Réforme seront fêtés à grands frais. Dans le monde nordique, la Réforme s’articule – plus qu’elle ne coïncide – avec la fin d’un régime politique unique, l’Union de Kalmar, qui a réuni sous une même couronne la Norvège, la Suède et le Danemark pendant près de 120 ans. À l’aube du XVIe siècle, la Suède s’éveille économiquement et conteste de plus en plus la mainmise danoise : l’éclatement d’une rébellion et la terrible répression du « bain de sang de Stockholm » de 1520 marquent la fin de l’Union. Dans ce contexte troublé, les idées de Martin Luther trouvent un écho favorable dans les cours scandinaves. En 1536, Christian III signe l’ordonnance qui fera passer le Danemark, puis ses dépendances norvégienne et islandaise à la nouvelle foi. La Suède rompt la même année avec Rome, mais ne signe la Confession d’Augsbourg qu’en 1593.

Au cours des deux premiers siècles d’existence de la toute jeune Suède, ni les 95 thèses, ni Martin Luther, ni même le Réformateur suédois Olaus Petri ne font l’objet de commémorations. En lieu et place du moine défroqué, la Suède rend hommage à Gustav Vasa « Réformateur et sauveur », représentant du pouvoir divin sur terre et véritable maître de la réformation suédoise dans l’historiographie de l’époque. Ce sont le pouvoir royal, l’éveil de la conscience et la rupture avec le joug spirituel venu de l’étranger que l’on fête. Les célébrations de 1817 et de 1917 prennent une teinte nationaliste plus contemporaine. On y met en scène le grand récit du progrès national, philosophique et technique à laquelle a[urait] contribué Luther en encourageant par exemple les traductions en langue vernaculaire.

Dans la Scandinavie luthérienne, la célébration de 2017 fêtera la résorption progressive du schisme avec la venue très symbolique du pape en ce mois d’octobre 2016 dans la ville de Lund. Si la diplomatie pontificale a soigneusement évité la date fatidique des 500 ans, le geste n’en demeure pas moins exceptionnel : Lund est le berceau de la création de la Fédération luthérienne mondiale (1947) et pour la première fois, catholiques et luthériens fêteront la Réforme ensemble. Ce témoignage œcuménique s’accompagne du document « Du conflit à la communion », sous l’égide de la Commission internationale de dialogue luthéro-catholique.

L’année sera donc placée sous le signe de la réconciliation même si tout prête à croire que la venue du Pape dans ce pays du Nord, où la communauté catholique grandit d’année en année du fait principalement de l’immigration, poursuit aussi d’autres objectifs. Des voix anonymes à Rome rappellent ainsi le rôle de la Suède dans son accueil des réfugiés et dans son engagement en faveur de l’environnement, des causes soulignées par le pape lors de la visite de la reine, de la princesse Madeleine et de l’archevêque suédoise Antje Jackelén au Vatican en 2015. Anders Arborelius, évêque de l’Église catholique en Suède, mène de son côté une campagne de réhabilitation de l’héritage catholique dans l’histoire suédoise, rappelant la place de Lund dans le catholicisme scandinave médiéval. Les gestes d’amitié se multiplient comme en témoigne la béatification récente de la Suédoise Elisabeth Hesselblad, fondatrice de la congrégation des Brigittines et héraut contemporaine de la réunion des Églises.

 

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À propos Frédérique Harry

est maître de conférences en Études nordiques à l’Université Paris-Sorbonne. Ses recherches portent sur les phénomènes religieux dans les sociétés nordiques post-sécularisées.

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