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Pic de la Mirandole,ou l’intuition de la modernité

 

J-M de Bourqueney 1Dans une vision parfois réductrice, nous parlons de la Réforme protestante comme si elle était apparue ex nihilo, sans précurseurs ni mouvements de fond. Les réformateurs auraient à eux seuls fait tout le travail en « redécouvrant » la Bible, et la Bible seulement. Mais le XVe siècle qui précéda la Réforme fut un véritable foisonnement d’idées nouvelles, de changements de perspective, parfois d’une rare modernité. C’est sans doute le cas de ce qui fut vécu à Florence au travers de « l’académie néo-platonicienne ». Platon fut effectivement retrouvé, relu à partir du début du XVe siècle, en contrepoint d’Aristote qui marqua la pensée scolastique du Moyen Âge. Cette académie fut fondée à l’initiative de Cosme de Médicis. Son fils Pierre, et surtout son petit-fils Laurent, dit « le Magnifique », développèrent cette académie. Elle avait pour but, à partir de cette nouvelle philosophie, de faire réfléchir et travailler tous les artistes (peintres, poètes, sculpteurs) avec les théologiens et philosophes. Une véritable expérience interdisciplinaire avant l’heure.

Parmi les figures de cette époque, Pic de la Mirandole (Giovanni Pico della Mirandola, 1463-1494) fut l’un des plus brillants, éclatant de jeunesse et de fulgurances novatrices. Pour autant, c’était un homme qui voulut concilier l’ancien et le nouveau, rêvant de mettre d’accord les lecteurs d’Aristote (par l’intermédiaire d’Averroès) et ceux de Platon, dont son célèbre maître Marsile Ficin. Ce fut un homme de contraste, tour à tour très proche du Vatican, et même du pape, puis accusé d’hérésie, et arrêté pour ses idées. Il trouva auprès de Laurent de Médicis un appui, mais la fin de sa vie l’en éloigna car il fut influencé par un prédicateur radical du renoncement : Savonarole. On sait maintenant, grâce aux recherches sur la dépouille de Pic de la Mirandole, qu’il fut assassiné, probablement par les Médicis, avec de l’arsenic.

Homme de contraste, donc, qui chercha toujours une forme de « concordisme », entre Platon et Aristote d’une part, entre la philosophie (la raison) et la théologie (la foi) d’autre part. Il aurait pu siéger au comité d’Évangile et liberté ! Il refusa l’idée selon laquelle la philosophie serait, comme on le disait auparavant, « la servante (voire l’esclave) de la théologie ». Pour lui, « la philosophie cherche la vérité, la théologie la trouve ». Du coup, il ouvrit les portes du savoir, de manière très large puisqu’il intégra même la kabbale pour la christianiser de manière philosophique. Il développa deux intuitions fondamentales. La première est que la Vérité est nécessairement dans l’au-delà de nos concepts et de nos dogmes. On retrouve cette pensée dans la peinture de cette époque, par exemple dans la « Calomnie d’Apelle » de Botticelli ou même dans la Cène de Vinci, où le doigt (souvent surdimensionné) pointe vers le ciel pour nous dire que la Vérité est au-delà des apparences. D’autre part, et c’est sa seconde intuition, en élargissant le champ du savoir, il accepta l’idée que toute pensée, toute construction est par essence « syncrétiste », fruit d’une rencontre entre des savoirs, des convictions, des cultures. À commencer par la Bible qui fut constituée d’une série d’ouvrages eux-mêmes influencés par d’autres textes. C’est à une véritable circulation de la pensée que Pic de la Mirandole nous invite encore aujourd’hui. Il refusa la segmentation de la pensée et la hiérarchisation des disciplines, ce qui me paraît aboutir à notre volonté de modernité théologique.

Enfin, son « discours sur la dignité de l’homme » demeure l’un des socles de l’humanisme chrétien, dont nous nous réclamons encore aujourd’hui. Plus qu’un témoin, ce fut un précurseur de notre modernité, même s’il voulut jusqu’au bout conserver des accents médiévaux…

 

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

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est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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