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Une rencontre avec le recteur de la Mosquée de Paris

  Le recteur nous reçoit chaleureusement dans son grand bureau de la Mosquée de Paris au milieu de ses collaborateurs et de ses secrétaires qui nous offrent le thé à la menthe et les pâtisseries orientales. D’emblée il nous fait remarquer que Muhammad et les siens ont baigné dans une culture judéo-chrétienne. Le Coran en porte de nombreuses traces, enraciné dans l’épopée des patriarches et reconnaissant en Jésus un prophète animé par l’Esprit de Dieu.

  Seulement l’époque (le VIe siècle) était extrêmement confuse sur le plan religieux. Arius (256-336) avait été condamné depuis longtemps pour avoir soutenu que Jésus était une créature de Dieu, donc distincte de Lui. Mais au Moyen Orient, les chrétiens se disputaient encore sur la divinité du Christ et sur bien d’autres « hérésies » de sorte que le commun des croyants n’y comprenait plus rien, incapable de cristalliser sa pensée autour d’une doctrine spirituelle claire. Muhammad a mis de l’ordre dans la pensée religieuse et l’islam est né comme une consolation pour des peuples agités, inquiets, et qui n’avaient pu réaliser leur équilibre religieux.

  Au début, pendant la période mecquoise, l’islam naissant est un appel aux chrétiens et aux juifs pour revenir aux racines de la révélation faite à Abraham et à Moïse : un Dieu unique qui réclame la droiture, la bonté et la tolérance. Plus tard, pendant la période médinoise, des divisions se produisirent et l’islam devint la religion finale complétant et récapitulant les deux précédentes. Elle s’appuie sur la transcendance et l’unicité de Dieu, sur la confiance en ce Dieu (islam = confiance) et sur la volonté de traduire en actes cette confiance, en pratiquant le bien. Cette pratique est le seul moyen d’être en paix avec soi-même (islam a la même racine que salam).

  Mais ces divisions ont été voulues par Dieu qui a constitué plusieurs communautés humaines ayant des façons de voir différentes. Nous ne pouvons pas nous y opposer mais nous devons amener l’humanité à fraterniser. C’est l’unicité de Dieu qui rend possible la diversité des communautés. Dieu rassemble la diversité dans son unité. Coran V-48 : « Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver en ce qu’il vous a donné… »

  La période mecquoise donne les fondements théologiques de l’islam, la période médinoise traite de l’organisation de la cité. Elle laisse sa place aux chrétiens et aux juifs et condamne la violence

  Entre les fondamentalistes qui considèrent le Coran comme partie de Dieu lui-même (Coran incréé) et les libéraux qui insistent sur le rôle des hommes dans l’Écriture (Coran créé), nous défendons une position intermédiaire issue de l’Asharisme : il y a dans le Coran des versets abrogés et des versets abrogeant ; il nous revient de les réinterpréter, de les relire (Coran III-7, XVI-101 et II-106). Mais nous ne pouvons pas toucher aux fondements de la doctrine contenue dans le Coran, car ils viennent de Dieu lui-même.

  La laïcité est bien comprise par les musulmans parce qu’elle constitue une protection contre l’intrusion du religieux dans le domaine politique. L’islam pur n’est pas politique. Il ne connaît pas la violence. La société occidentale a une attitude de démission par rapport à l’islam salafiste et politique. Elle ne fait rien dans le domaine de la prévention. Les musulmans aussi démissionnent. Il faut une réaction énergique au niveau européen qui s’oppose à la radicalisation politique.

  L’islamophobie est le résultat logique des excès du fondamentalisme. Vous devez comprendre que l’islam souffre parce qu’il est humilié par l’Occident depuis le début du XIXe siècle. Deux blocs se sont constitués, l’Islam d’un côté, l’Occident de l’autre. Chacun se croit supérieur à l’autre, mais aussi a peur de l’autre. Des malentendus se développent qui se transforment en agressivité. Les chemins de la violence sont en place. Il ne faut pas accepter la violence. Les musulmans doivent réagir. L’Europe doit réagir. La thèse de Samuel Huntington (1927-2008, auteur de Le choc des civilisations) selon laquelle le choc des cultures serait le choc entre l’Islam et l’Occident, doit rester une fausse hypothèse.

propos recueillis par Martine Legrand, Jean-Marie de Bourqueney et Henri Persoz

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