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Les Églises doivent-elles s’engager en politique ?

Le 19 mars dernier, une journée Évangile et liberté s’est déroulée au temple du Foyer de l’Âme, à Paris. Jean-Paul Morley et Stéphane Lavignotte ont accepté d’écrire l’essentiel de leur intervention dans le débat « Faut-il que l’Église s’engage sur le plan politique ? »

En Europe occidentale, la réponse la plus couramment admise est non.

  Parce que la politique n’est pas de leur compétence ? Sans doute.

  Parce qu’elles ne doivent pas se lier à un régime ou à une idéologie ? Certainement.

  Parce que leur rôle est de laisser chaque individu décider en conscience ? Également, mais il y a plus que tout cela : les Églises doivent s’interdire de se mêler de politique, pour éviter de devenir totalitaires. La tentation, insidieuse, peut en être très forte parce que les Églises s’occupent déjà de morale et de vie collective. Mais si elles s’engageaient politiquement, elles prétendraient tout régir : la conscience par la foi ; les comportements par la morale ; la vie intellectuelle par les dogmes, enfin la vie sociale et collective par la politique… Tout. Tentation très forte, mais qui est le rêve de tous les totalitarismes, et qui serait, si elle en avait les moyens, une sorte d’étouffement totalitaire par la religion (totalitaire signifiant que l’on régit la totalité de l’être humain et la totalité des êtres humains).

  L’histoire en a donné suffisamment d’exemples, des croisades à l’Inquisition, des guerres de religion aux intégrismes actuels, qu’ils soient musulmans, juifs dans certains milieux influents d’Israël, ou chrétiens comme dans certaines Églises des États-Unis. Mais la Bible, elle, raconte l’histoire de la tour de Babel, cette parabole qui illustre le don de la diversité et le refus de tout totalitarisme…

  La volonté totalitaire est toujours une négation de Dieu, tous les totalitarismes le savent, qui soit combattent, soit récupèrent la religion. Et c’est précisément ce danger-là, le totalitarisme mental, l’idée que l’on doit régenter la totalité de la vie des gens et de la cité, qui devrait dissuader tous les clercs d’engager leur Église en politique, quels que puissent être par ailleurs leur attention, leur passion et leur souci pour le sort de l’humanité… Il en va, pour eux, d’un respect pour la Création, c’est-à-dire d’un respect pour la liberté et la responsabilité confiées par Dieu aux humains.

  Dans le même temps, les Églises savent que ce respect n’est possible que dans un environnement qui le rend possible. Il existe des frontières à la liberté, pour que la liberté et le respect restent possibles ; il existe des frontières qu’on peut appeler les frontières de l’interdit, dressées face à tout ce qui interdit la liberté : violence, totalitarisme, racisme, sexisme, droits des groupes quand ils entendent l’emporter sur les droits de la personne. Tout ce qui empêche d’être soi-même, tout ce qui empêche la liberté de conscience, de comportement et d’expression, libertés auxquelles le protestantisme en particulier, pour des raisons historiques, est viscéralement attaché. Sur ces frontières-là les Églises, l’Évangile n’ont pas le droit mais le devoir de s’exprimer. Comme elles l’ont fait, ou auraient dû le faire, face à l’apartheid, au massacre des Indiens, au nazisme, à l’antisémitisme, tous errements qui ont souvent été justifiés par des raisonnements théologiques.

  S’exprimer. Mais ne jamais imposer. Dire, agir peutêtre, agir dans l’illégalité parfois, témoigner en prenant des risques (déclaration de Barmen de certains chrétiens en Allemagne nazie, sauvetage de Juifs, lutte des droits civiques avec Martin Luther King…), défendre, mais ne pas imposer.

  Car Dieu ne se désintéresse pas de l’histoire ! S’il n’impose rien, surtout pas par la force, et si ses fidèles n’ont rien à imposer, surtout pas par la force, en revanche Il peut inviter sans cesse vers son utopie, celle de la Cité de Dieu, c’est-à-dire un horizon de fraternité, de justice, de respect, d’équité et de liberté, qu’il invite à vivre et à faire vivre. Il peut notamment inviter à inciter d’autres, par l’exemple et le soutien, à vivre eux aussi ce que les Occidentaux ont la chance de vivre déjà : la démocratie, la paix entre pays voisins, l’État de Droit… Inviter, comme Dieu ; ne jamais forcer, comme Dieu.                                                                                                                                

                                                                                                                                                                Jean-Paul Morley

  À l’époque de Jésus, saducéens et zélotes ont comme modèle la Royauté mythique de David et Salomon, pouvoir religieux et politique. Les premiers collaborent avec les romains, les seconds veulent les remplacer. Jésus, qui n’est pas un messie de puissance, opère une rupture. Il est là pour rappeler et rendre effective la grâce de Dieu dans la vie de chacun, abolir les liens, désacraliser les dominations : sociales, politiques, économiques. Il renverse les valeurs, abolit les identités ordonnant la société. Il met à bas le pouvoir, mais ne le prend pas, nous disant qu’il n’a plus le pouvoir définitif sur nos vies même s’il semble l’exercer dans la pratique. Ce n’est qu’un tigre de papier. Ainsi, un « pouvoir chrétien », un « parti chrétien » comme celui de Christine Boutin sont des oxymores (réunion de deux termes contradictoires) : le pouvoir ne peut s’exercer au nom du Christ. Si ce ne sont ni cet engagement, ni cette politique qui sont le devoir de l’Église, quelle est la politique de l’Église ?

  – Le philosophe Jacques Rancière oppose deux sens du mot politique : la polis/ce et la politique proprement dite. La première est la façon dont l’oligarchie maintient chacun à sa place, fait la police : « Circulez, il n’y a rien à voir. » La seconde, quand des groupes contestent ce « partage du sensible » entre « ça c’est de la politique »/« ça, ça n’en n’est pas » ; « nous sommes seuls légitimes »/« nous le sommes aussi » ; « chacun à sa place »/« nous revendiquons une place ».

  Une occupation d’usine par des ouvriers, d’école par des parents, d’un musée par des sans-papiers, des manifs à vélos, des jeunes émeutiers en banlieues, les interpellations des associations, c’est d’abord cela la politique : tout ce qui conteste dans la société l’ordonnancement des places, des pouvoirs, des richesses et des légitimités. En cela l’Église – parce qu’elle porte le message du Christ de contestation de tous les ordonnancements – est politique.

  Trois thèses illustrent cela.

  – L’Église, comme communauté et communion, est politique des modes de vie. L’Église est une communion dans laquelle la pauvreté est une richesse, le petit est prioritaire, les responsabilités sont des services. Ce mode de vie, s’il est vécu comme celui d’une minorité active, est hautement subversif dans un monde où la croissance et l’argent sont considérés comme les vraies richesses, où les petits sont écrasés, où les responsabilités sont instrumentalisées pour la toute puissance d’une caste.

  – L’Église, comme prédication, est politique de la proclamation de l’Évangile par la parole, les sacrements et les actes. L’Église marche sur les pas de la prédication subversive de Jésus. Comme Jésus, elle ne doit pas le faire seulement dans le retrait de la synagogue mais en public : dans la rue, la vie ; par la prédication, la parole publique et l’action concrète : du secours au pauvre à la désobéissance civile.

  – L’Église, comme confession de foi, est politique de résistance. Quand un pouvoir dit qu’Hitler est le Führer, la confession de Barmen dit que le seul chef est le Christ. Quand le pouvoir dit que la France est blanche et chrétienne, l’Église dit qu’il n’y a plus ni juif, ni grec. Au nom de sa foi, l’Église rentre en opposition frontale.

  L’Église, ce n’est pas seulement l’ERF ou l’Église catholique romaine, le Foyer de l’Âme ou La Maison Verte. C’est partout où deux ou trois personnes se réunissent autour de l’Évangile. Ici, en raison de la composition de la communauté, la radicalité de la prédication publique ou la résistance confessionnelle est difficile car elle mettrait en péril la communion. Là, l’insistance sur la prédication publique rendra la composition de la communauté moins nombreuse ou moins diverse. Si l’Église, c’est essayer de tenir les trois ensemble, chaque lieu vivra différemment leur tension. Il en découlera une diversité des engagements politiques. C’est l’ensemble de ces positions diverses des lieux et institutions d’Église qui fait l’engagement de l’Église avec un grand « É » : chacun dans sa langue, y compris de manière cacophonique, comme à Pentecôte.                                

                                                                                                                                                            Stéphane Lavignotte

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