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Jean-Jacques, le retour

La récente édition de la Profession de foi du Vicaire savoyard, commentée par P.-O. Léchot, est une occasion de redécouvrir ce que le protestantisme moderne doit à Jean-Jacques Rousseau.

  Rousseau a effectué son come back, du moins au sein du protestantisme. Il est revenu habiter parmi nous. Le tricentenaire de sa naissance en 2012 a permis de prendre acte de cet avènement. Certes certaines voix discrètes lui avaient toujours ménagé la place qui était la sienne au milieu des siens. Le doyen Carbonnier, en historien du droit, avait remarqué sa situation familiale complexe dans la société d’ancien régime : après la Révocation de l’édit de Nantes, les réformés ne pouvaient en théorie pas même exister, ni se marier autrement que devant un prêtre, ni même mourir en paix.

  L’extraordinaire Musée international de la Réforme dans la maison Mallet, à Genève, avait maintenu la place discrète de Rousseau au banquet de la prédestination aux côtés de Luther et de Calvin. C’était bien là un clin d’oeil discret puisque rien ne prouve que Rousseau ait adhéré au dogme de la prédestination – même si tout dans son itinéraire personnel renvoie au sentiment intime de l’élection par Dieu.

  Cela demeurait malgré tout marginal et Rousseau était l’un de ces protestants discrets que l’on croise rarement dans les cultes ou les assemblées.

  La présente édition répare cet oubli.La Profession de foi du Vicaire savoyard publiée séparément ici est tirée d’un autre livre, Émile ou de l’éducation, par Jean- Jacques Rousseau, citoyen de Genève (1762).

  En réalité, Rousseau était un protestant du XXIe siècle, et il fallut attendre 2012 pour s’en assurer. Dans son introduction, Pierre-Olivier Léchot s’attache à retrouver « Ce que le Vicaire doit à Calvin ». Sans doute pas grand-chose. La démonstration est convaincante. On se souvient de la boutade ultérieure de Jean-Jacques rapportée ici : « Calvin sans doute était un grand homme ; mais enfin c’était un homme, et qui pis est, un théologien. » On accordera aussi à l’auteur de l’introduction que Rousseau défend un « libre examen » étranger en tant que tel au Réformateur. Le refus du miracle, la dévalorisation de la prière d’intercession, la survalorisation de l’expérience intime par rapport au texte même de la Bible, autant d’éléments qui auraient, on l’a compris, rebuté Calvin, pour ne rien dire du rejet du péché original, ou du refus de la christologie des premiers conciles.

  Jésus pour Rousseau a été l’apôtre d’une morale, et sa divinité a un caractère « allégorique ». À tout prendre le christianisme de Rousseau est de type unitarien. L’on n’est pas très éloigné ici de Newton ou de son ami Clarke, brièvement cité. P.-O. Léchot souligne également la dette au moins intellectuelle de Rousseau envers le protestantisme de son temps : les pasteurs Jean-Alphonse Turretini et Jean-Frédéric Ostervald, respectivement à Genève et à Neuchâtel…

  On complètera sur un seul point cet exposé : le rejet du paulinisme. Il paraît clair que dans les textes ultérieurs de Rousseau, à commencer par les Lettres écrites de la Montagne, Rousseau souhaite en revenir à la religion des Béatitudes qui lui paraît plus authentique que l’enseignement de Paul. Visiblement – et c’est là qu’il se distingue –, Rousseau préfère Jacques, frère du Seigneur, et son « épître de paille », comme l’appelait Luther, à l’apôtre Paul et à son épître aux Romains. Legs du catholicisme de ses vertes années peut-être, une religion des oeuvres se substitue chez lui à la justification par la foi. Un christianisme ou un protestantisme nonpauliniens sont-ils envisageables ?

  Protestantisme libéral avant la lettre, sans doute. Mais plus encore, protestantisme paradoxal. La provocation est ici la marque même de l’authenticité. S’il est par son style, par la transparence de sa langue, par sa liberté de ton un héritier de Calvin, Rousseau lutte en permanence avec sa théologie tout comme il rejette saint Augustin, quitte à écrire lui aussi des Confessions.

  Alors, qu’est-ce que Rousseau doit à Calvin ? Il reste à recommander l’acquisition et la lecture de cette belle édition de la « Profession de foi » dont on extraira au moins cette phrase de Rousseau en guise de conclusion : « Retournez dans votre patrie, reprenez la religion de vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre coeur, et ne la quittez plus ; elle est très simple et très sainte ; je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre celle dont la morale est la plus pure et dont la raison se contente le mieux. »

  Jean-Jacques Rousseau, Profession de foi du Vicaire savoyard, éditée et commentée par Pierre-Olivier Léchot, Genève, Labor et Fides, 2012, 20 €

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À propos Bernard Cottret

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angliciste et historien, est l’auteur de nombreux ouvrages sur la Réforme protestante et les sociétés de langue anglaise.

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