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J’aime les vacances, les voyages, l’évasion…

J’aime les vacances. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Partir en vacances, ce peut être contribuer à renforcer le regret de ceux, malades, chômeurs, écorchés de la vie qui ne sont pas ou plus en mesure de sacrifier à ce rite social des temps modernes. Ce n’est pas une raison de ne pas prendre de vacances et s’en réjouir, mais au moins de ne pas le faire trop effrontément. Le remède à leur amertume ou à leurs regrets n’est pas de supprimer des vacances ou des voyages qui donnent du travail à des milliers et même à des millions de gens, mais il est dans des mesures à prendre sur les lieux et dans les temps dévolus à l’existence la plus coutumière.

J’aime les vacances, les voyages, et ne fais ainsi que vérifier ce dont les sociologues les plus clairvoyants prédisaient l’avènement voilà bientôt cinquante ans : « une civilisation des loisirs ». En 1936, au moment des premiers congés payés, l’un d’eux proclama : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Comme si le bonheur était lié à l’existence de loisirs et de vacances. Auparavant, on affirmait au contraire que le bonheur, c’était de travailler. « Le travail fut sa vie », lit-on encore sur d’anciennes pierres tombales. Et aujourd’hui, tant des chômeurs aimeraient bien retrouver du travail ; pour eux, ce serait le bonheur. Mais quand ils ont retrouvé un emploi fixe et suffisamment rémunéré, ils ne manquent pas de se réjouir de nouveau à la seule idée de prendre des vacances dignes.

J’aime les vacances, les voyages, l’évasion, et pourtant je connais, pour les avoir lues et relues, les réflexions de Blaise Pascal sur le divertissement, en particulier celle-ci : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser » – une motivation que sait très bien exploiter la publicité touristique. Elle vend du rêve : celui d’un paradis perdu, avec l’image d’une belle fille quasiment en tenue d’Ève, langoureusement étendue sur les bords d’un lagon sans foule ni marchands de pacotille. Ou celui d’un nouvel Olympe, avec un snowboarder exécutant en solitaire une descente de rêve sur une neige intacte de traces humaines. Ou bien celui d’un amusement garanti, dans un parc de loisirs riche en attractions, mais sans montrer les files d’attente pour y accéder. Ou encore l’image d’une croisière fluviale ou maritime, mais sans jamais laisser soupçonner qu’on pourrait s’y ennuyer…

Blaise Pascal, dans notre culture, est une autorité. On hésite à lui donner tort. Pourtant, sur ce point, je subodore qu’il n’avait pas entièrement raison. On ne peut pas penser sans cesse aux misères et difficultés de l’existence jusqu’à s’en torturer la conscience. Pour vivre, il faut des temps de répit, des moments de distractions. Était-ce moins nécessaire à son époque qu’à la nôtre ? Peut-être. Nous sommes en effet intégrés à une forme de société qui, pour être vivable, impose que nous nous ménagions des espaces, sinon de fuite, du moins de prise de distance envers les contingences de notre condition terrestre. Si les moralistes tant catholiques que protestants des dix-huit et dix-neuvième siècles ne cessaient de mettre en garde contre les dangers de l’oisiveté, « mère de tous les vices », ils n’en goûtaient pas moins, quand l’occasion s’en présentait, l’invitation à passer d’agréables heures de conversation ou de divertissement dans les salons de personnages assez fortunés pour, justement, s’accorder des loisirs. Et ils ne se demandaient pas assez, à mon sens, si leurs semblables trop impécunieux pour n’être pas accablés de travail avaient accès à quelques bribes au moins d’épanouissement culturel. Si on leur avait posé la question, ces moralistes, surtout s’ils étaient protestants, auraient toutefois pu répondre : « Et que faites-vous de la fréquentation du culte, largement ouvert à tous ? » Ce en quoi ils n’auraient pas eu tout à fait tort : en notre siècle où s’amenuise beaucoup la participation au culte, nous pourrions en prendre de la graine.

À l’encontre de Pascal, il existe de bonnes raisons de plaider pour le divertissement et même pour sa nécessité. Le culte, à cet égard, rejoint les faits de culture en général, dont font aussi partie les vacances, les voyages, les petites évasions d’un jour ou deux. Commençons par le culte – qu’il n’est bien sûr pas interdit de fréquenter à la faveur d’une villégiature ! Calvin, dans son Institution de la religion chrétienne, insiste sur le fait que nous ne saurions observer le repos du dimanche et fréquenter le culte pour des raisons purement formelles, au nom d’une « religion étroite » et légaliste, mais parce que c’est un « remède » dont nous avons besoin : « … les fidèles doivent se reposer de leurs propres œuvres, afin de laisser besogner Dieu en eux. » Il faut donc que « nous appliquions chacun son esprit, tant qu’il sera possible, à penser aux œuvres de Dieu pour le magnifier, et que nous observions l’ordre légitime de l’Église à ouïr la Parole, célébrer les sacrements et faire les prières solennelles.1 » Or, c’est bel et bien une diversion, voire un divertissement, que de mettre du temps à part pour échapper au traintrain dans lequel s’enlise notre existence au jour le jour, ou à la fascination des impératifs tout matériels, économiques ou politiques auxquels nous ne cessons de rendre les armes, et prendre par rapport à cette quotidienneté la distance qui, justement, permet à Dieu de « besogner en nous ». Karl Barth prétendait que le pasteur doit monter en chaire avec, mentalement, la Bible dans une main et le journal dans l’autre. Mais il faut parfois laisser là le journal pour considérer les événements du monde, les autres, soi-même, de plus haut – ou de plus profond – de cette hauteur ou de cette distance que nous permet précisément de prendre la référence à la Bible ou le simple fait de louer Dieu et de s’en remettre à lui.

Vu sous cet angle, le culte suggère des réflexions assez semblables à celles que peuvent inspirer le roman, le théâtre, le cinéma, voire la musique ou la danse. En bon janséniste, Pascal, toujours lui, se méfiait du théâtre : « Tous les divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n’y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C’est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur… » Mais n’en déplaise au grand sage de Port-Royal, c’est justement ce qui rend le théâtre intéressant – ou le roman ou le cinéma quand ils sont de qualité. Une remarque de Pierre-Aimé Touchard peut à cet égard valoir de réponse à Pascal : « … parce qu’il rend l’irréel plus vrai que le réel, [le théâtre] fait de nos rêves les plus vagues, de nos aspirations les plus diffuses, de nos besoins les plus inconscients, non plus des témoignages d’impuissance ou des fuites stériles, mais un tremplin vers une humanité plus lucide et plus violemment avide de son propre accomplissement. » En vacances, le temps enfin accordé d’aller au théâtre, de voir un film en toute décontraction, de lire un bon livre permet d’expérimenter ce que Marcel Proust disait de la lecture d’un roman : « Une fois que le romancier nous a mis dans cet état, où comme dans tous les états purement intérieurs toute émotion est décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception…2 » Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la visite d’un musée ou la découverte d’une nouvelle région ?

Les vacances sont l’occasion de voir les choses autrement – les choses, soi-même, les gens. Le temps d’une ou deux semaines, peut-être même d’un mois, me voici dans un autre cadre. Les uns préfèrent la mer, d’autres la pleine campagne ou la montagne, d’autres encore une retraite dans un monastère, un segment du pèlerinage de Compostelle ou la vie sur un bateau. À chaque fois, c’est un dépaysement temporaire qui, de ce fait même, permet de prendre du recul par rapport au reste de l’année. On se met à vivre d’une autre manière et sur un autre rythme. On revêt un autre accoutrement, un peu comme si on allait tenir un rôle ou devenir un autre personnage – de marin, de montagnard, de pèlerin, de retraitant… Se jouerait-on la comédie, comme pour mieux échapper à soi-même ? Je ne l’exclus pas. Mais je refuse de céder à la méfiance sur fond de moralisme réprobateur. Je pense plutôt à l’acteur qui, quand il n’est pas vulgairement cabotin, s’enrichit de tous les personnages qu’il a le privilège d’incarner sur scène. On ne joue pas impunément Macbeth, Iago, Don Juan, Heda Gabler, Ophélie, Tartuffe ou le Misanthrope ; l’acteur ou la comédienne qui assume successivement ces rôles en ressort grandi ou mieux encore humanisé. Il y a de cela dans l’expérience des vacances : être devenu pour un petit bout de temps quelqu’un d’autre, fût-ce modestement et en toute discrétion, permet de se reprendre.

Et puis il y a ceux dont on fait la connaissance, avec lesquels on se lie d’une amitié toute passagère et qu’on ne reverra jamais, même si on s’empresse d’échanger adresses et numéros de téléphone avant de se quitter. Ces rencontres, situées tout ailleurs que là où se passe le reste de l’année, renouvellent ou modifient notre vision du monde et des gens qui l’habitent. Quant à celles et ceux dont la présence nous pèse, le seul fait de n’avoir plus à les fréquenter pendant quelques jours ou quelques semaines nous permet de les considérer dans une perspective nouvelle. De retour à notre domicile ou sur notre lieu de travail, nous les retrouverons sur notre chemin ; mais peut-être allons-nous être capables de les aborder enfin sans méfiance ou sans prévention.

Une semaine ou un mois de vacances, c’est plus qu’une heure de lecture. L’expérience en rejoint cependant souvent celle de Marcel Proust plongé dans un roman, à cette différence près que les vacances n’ont pas toujours cet effet sur le moment même, mais au gré de réminiscences. Les souvenirs de vacances sont comme un livre entrouvert au-dedans de soi. On y jette un coup d’œil pour revivre des sentiments, retrouver des émotions, reprendre le fil de pensées qui donnent une autre dimension et une autre saveur à l’existence. Toutes les vacances, il est vrai, ne sont pas réussies. Certaines mésaventures tournent parfois à la catastrophe et ne vont pas sans laisser d’amers souvenirs. L’idéologie dominante – car le phantasme des vacances modernes s’impose aux esprits à l’égal d’une idéologie – cette idéologie voudrait que les vacances, quand on les décrit à des amis ou connaissances, aient été par définition idylliques, ensoleillées, sans histoires. Laissons là cet asservissement des esprits. Il arrive que les vacances les plus ratées soient justement celles dont, réflexion faite, on profite le plus à moyenne et longue échéance : elles s’imposent comme une leçon de vie, comme une occasion de prendre de la distance et même de la hauteur par rapport à la grisaille de l’existence au jour le jour.

C’est encore plus vrai des voyages. Avec les vacances, on ne fait d’ordinaire qu’élire temporairement domicile ailleurs que chez soi. Avec les voyages, on part à l’aventure, encore qu’elle soit souvent devenue fort peu aventureuse : les agences spécialisées s’ingénient à préparer des itinéraires, des réservations et des excursions excluant si possible toute mésaventure, et si le voyage tourne mal (pépin de santé, accident, catastrophe naturelle), elles s’engagent à tout mettre en œuvre pour rapatrier leurs clients. L’aventure, au moins mentale, n’en est pas moins là : celle de rencontres, de découvertes, de fréquentations auxquelles on ne s’attendait pas – des dépaysements en série qui agissent comme tout autant de décentrements par rapport à ce centre du monde avec lequel nous confondons si volontiers l’espace où se déroule notre existence la plus quotidienne.

Ce n’est pas le cas de tout le monde, mais j’aime l’altérité de cet ailleurs vers lequel le voyage nous entraîne. Lorsque j’y suis, je vais jusqu’à la rechercher, quand elle ne me saute pas à la figure. Je plains à cet égard les participants à des voyages organisés, qui semblent avoir pour principal souci de retrouver sous d’autres cieux ce dont ils sont coutumiers. Des brasseries munichoises dans les stations côtières de Catalogne ou des restaurants français pour touristes sur les côtes de la Baltique sont le signe évident que trop de prétendus vacanciers n’acceptent de se retrouver ailleurs qu’à condition de n’être justement pas vraiment en vacances de leurs habitudes. Ils veulent être encore chez eux tout en étant ailleurs, tout comme les colons, jadis, n’avaient rien de plus pressé que de construire outre mer des quartiers allemands, anglais ou français, avec toutes les commodités de leur pays d’origine.

Il y a évidemment ce que tout le monde voit ou espère voir une fois dans sa vie. Lors de ma première visite à Athènes, j’hésitais à monter au Parthénon, tellement je l’avais vu en images sous tous les angles possibles et si dense était la foule des touristes qui occupait l’Acropole. Une fois sur place, je n’en ai pas moins eu le souffle coupé par la beauté de l’édifice. Même remarque pour le temple de Louksor, pour le Grand Canyon du Colorado, pour Sainte-Sophie à Istamboul/Constantinople, pour les temples et jardins japonais de Kyoto, pour la grande laure de Kiev, pour l’église Saint-Michel de Hambourg…

Mais un voyage de découverte, c’est aussi l’intérêt à porter à bien des choses moins prestigieuses, découvertes ou seulement subodorées au fil des kilomètres parcourus et des lieux visités. Ici, c’est un petit restaurant populaire à l’écart des flots touristiques, avec des gens du crû et le regard un peu méfiant qu’ils jettent à la dérobée sur les hôtes de passage. Là, des toilettes publiques dont l’inconfort et l’aménagement font expérimenter sans façon les inconforts locaux. Ailleurs, quelqu’un à qui l’on demande sa route, mais faute de parler la même langue, on finit par s’entendre à force de gestes et de croquis hâtivement tracés. Et dans beaucoup de pays, tant de gens si visiblement pauvres qu’on se sent mal à l’aise d’incarner à leurs yeux – mais comment ferions-nous autrement ? – une aisance matérielle dont ils regrettent sûrement de ne pas pouvoir bénéficier.

Le voyage nous permettrait-il de renouer avec les très anciennes habitudes migratoires des humains ? Nos ancêtres des temps préhistoriques changeaient de lieu par nécessité, pour trouver de la nourriture. Nous le faisons par gain de nourritures symboliques, vulgairement dit pour voir et vivre autre chose, pour faire provision d’images et de souvenirs. Il y en a à foison dès le départ, par exemple du fait de la simple attente dans une gare ou un aéroport, lieux de transition par excellence, avec toutes ces personnes qui vont, viennent, attendent, avec sur le visage ou dans leur attitude des signes de leurs espoirs, de leurs déceptions, de leurs souffrances – autant de leçons de vie. Et puis, au fil des kilomètres parcourus, il y a les villes et villages que l’on traverse, les maisons solitaires dans le paysage, les gens que l’on voit au travail dans les champs, les friches industrielles qui laissent deviner d’innombrables situations difficiles tant individuelles que collectives.

J’aime les voyages, mais j’apprécie beaucoup moins le franchissement de certaines frontières. En Europe occidentale, nous ne les remarquons même plus. Ailleurs, en revanche, il faut parfois faire longuement la queue avant qu’un fonctionnaire peu amène veuille bien contrôler nos papiers. C’est presque un cérémonial, un rituel de la limite auquel chacun est bien obligé de se soumettre, presque un rite de passage. Le tampon enfin apposé sur notre passeport ou notre visa de touristes est presque une absolution. Aux candidats à l’immigration dans nos régions, il apporte soulagement et sentiment de libération. De toute manière, touristes ou immigrants, le passage d’une frontière nous fait entrer sur un autre territoire, avec d’autres règles de vie, d’autres comportements, d’autres croyances.

Le théologien Paul Tillich qui, en 1933, avait quitté l’Allemagne nazie et trouvé refuge aux U.S.A., était resté très marqué par cette expérience de la frontière, qui est aussi celle des limites ou, comme il disait aussi, des confins, avec tout ce que peut représenter le fait de devoir s’installer durablement dans un nouveau pays. « L’homme qui se tient aux confins, écrivait-il au terme d’un coup d’œil rétrospectif sur sa propre vie, fait l’expérience de l’inquiétude, de l’insécurité, des limitations internes de l’existence, sous bien des formes. Il connaît l’impossibilité d’atteindre à la sérénité, la sécurité et la perfection. » Mais il y voyait aussi la liberté que ce franchissement d’une frontière rend possible : « La frontière entre le pays natal et le pays étranger n’est pas simplement une frontière extérieure marquée par la nature et par l’histoire. C’est aussi une frontière entre deux forces internes, deux possibilités d’existence humaine, dont la formulation classique est donnée par le commandement à Abraham : Va-t’en de ton pays … dans le pays que je te montrerai. » Et un peu plus loin : « Le chemin vers le pays étranger peut signifier quelque chose de tout à fait personnel et intérieur, quitter une ligne de pensée et de croyance, aller au-delà des limites de l’évident, par un questionnement radical qui ouvre au neuf et à l’inexploré. »

C’est beaucoup demander ? Quand il n’y aurait même qu’un peu de cela dans l’expérience des limites que nos voyages nous permettent de faire, ce ne serait déjà pas si mal ! Une fois la frontière passée, ou atteinte la région que l’on se proposait de visiter, on peut évidemment se contenter d’une visite-distraction aussi banale que superficielle. C’est alors la distraction telle que Pascal l’envisageait et la critiquait. Mais quand on se distrait au meilleur sens de ce terme, on ne s’en tient pas à la surface des choses. Chaque fois que l’occasion s’en présente, on cherche par exemple à jeter un coup d’œil sur l’envers du décor – ou sur le revers de la médaille. À Las Vegas, en plein désert du Nevada, c’est le spectacle affligeant de tous ces gens s’adonnant avec passion, machinalement et par milliers, aux jeux d’argent. À Chicago, c’est la surprise de découvrir à cinquante mètres d’un hôtel parfaitement rassurant les premiers indices d’une misère aussi gigantesque que tout ce que l’Amérique est capable de produire. À Berlin, à la station S-Bahn de la Friedrichstrasse, aujourd’hui pimpante et bien achalandée, c’est le souvenir lancinant d’y être passé plusieurs fois du temps du mur et d’y avoir ressenti tout l’arbitraire d’un régime dictatorial. À Bucarest, c’est l’invraisemblable palais de Ceausescu construit au prix de la faim, des souffrances et de la mort de milliers de ses compatriotes.

On peut aussi, dans les Alpes, imaginer les caravanes qui pendant des siècles en ont franchi les cols par des chemins muletiers ; à Cordoue, se représenter la bonne entente qui régnait entre juifs, musulmans et chrétiens avant les intransigeances de la Reconquista ; à Tokyo, éprouver le sentiment d’une profonde étrangeté, en présence d’une sensibilité, d’un mode de vie et d’une civilisation dont les tenants et les aboutissants nous échappent, en dépit d’une apparence de modernité nettement en avance sur la nôtre …

 

Tout cela, passant et repassant dans mon esprit, approfondit encore mon goût du voyage, de l’évasion qui, dans cette perspective, agissent en moi comme un roman, comme un film, comme une pièce de théâtre – presque comme un sermon. Je n’en comprends alors que mieux Paul Tillich qui évoquait au terme de ses réflexions « les confins de l’activité humaine qui ne sont plus les confins entre deux possibilités, mais plutôt une limite établie sur toutes choses finies par ce qui transcende toutes les possibilités humaines : l’Éternel.3 » Cela me rappelle une phrase que répétait ma mère la veille de chaque départ en voyage : « Partir, c’est mourir un peu. » C’est vrai : on ne peut prendre la route ou l’avion, ou même partir à pied, sans songer à ce qui peut arriver. L’épître de Jacques l’exprime à merveille : « Vous qui dites : “Aujourd’hui – ou demain – nous irons dans telle ville, nous y passerons un an, nous ferons du commerce, nous gagnerons de l’argent”, et qui ne savez même pas, le jour suivant, ce que sera votre vie, car vous êtes une vapeur, qui paraît un instant et puis disparaît ! Au lieu de dire : “Si le Seigneur le veut bien, nous vivrons et ferons ceci ou cela”…4 »

Que nous le voulions ou non, la dernière limite terrestre fait partie intégrante de notre existence, fût-elle la plus casanière. Pascal à cet égard avait tout de même vu juste : nous n’aimons pas y penser et, pour l’éviter, certains s’abrutissent de travail, d’autres s’étourdissent de plaisirs, ou même l’un et l’autre successivement. Nos vacances, voyages et autres petites évasions sont heureusement jalonnés de moments faits pour nous rappeler combien sur cette terre notre existence est fragile et éphémère. Comme les patriarches bibliques, nous sommes « étrangers et voyageurs sur la terre » ; avec eux, nous sommes « à la recherche d’une autre patrie5 ». C’est une autre forme de tourisme, pour ne pas dire de nomadisme. J’aime que vacances, voyages et évasions puissent en être le symbole.

  • 1. Inst. II, VIII, 28-34 passim.
  • 2. Du côté de chez Swann.
  • 3. Aux confins, esquisse autobiographique, Paris, Planète, 1971, pp. 115-124 passim.
  • 4. Jacques 4,13-15.
  • 5. Hébreux 11,13 ss.

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À propos Bernard Reymond

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né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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