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Église et management

Il y a quelques dizaines d’années, envisager d’administrer l’Église comme une entreprise aurait probablement été proche du sacrilège. Il existe pourtant des méthodes de gestion (de « management ») qui peuvent être bénéfiques pour l’Église comme pour les sociétés privées, à condition de ne pas se tromper d’objectif.

  L’application du management dans l’Église suscite depuis quelques années des réactions passionnées dans la pléthore des instances et commissions du monde protestant.

  À un extrême, le management moderne, c’est le diable, le fléau néolibéral qui infiltre l’Église pour la vider de sa substance et pour la pervertir. Les actes pastoraux sont réduits à de vulgaires prestations ; pire, il faudrait attendre une rentabilité de l’action de l’Église… alors que tout n’est que grâce. Dans cette optique, l’évaluation, faisant partie intégrante de l’attirail du management moderne, s’avère particulièrement dérangeante. Aussi se trouve-t-elle contrée par des arguments tels que le sacerdoce universel, où aucun membre de la communauté ne vaut plus qu’un autre. Plus sérieusement, la profession pastorale et plus généralement la vie d’Église implique une dimension créative ; et c’est précisément la qualité de cette dimension qui donne un rayonnement plus ou moins fort à beaucoup de ministères et lieux d’Église. Or qui dit évaluation dit indicateurs, et donc standardisation et nivellement. Est-ce vraiment souhaitable ?

  À l’autre extrême, nous avons ceux qui pensent que le management, c’est la solution. Après « en-dehors de l’Église pas de Salut », le Salut par la seule grâce, le Salut par l’éthique et l’action sociale, nous avons le Salut par le management pour nos institutions ecclésiales. Dans cette perspective, l’Église est comprise comme une entreprise. Cette conception fait écho au fantasme de l’entreprise comme le lieu où l’on sait travailler… par opposition à l’Église réunissant de gentils bricoleurs plus ou moins éclairés. D’où aussi une recherche de spécialisation des ministères pastoraux, voire même des paroisses. Ainsi m’est-il arrivé d’entendre dans un Synode, en plein vent d’euphorie managériale : « Il faut spécialiser les ministères ; les pasteurs généralistes font tout et ne font rien correctement. » Dans le même contexte, un collègue lançait qu’il faudrait s’en référer aux données bibliques et mener une réflexion ecclésiologique de fond pour inspirer la gestion de l’Église. Et le président d’alors de rétorquer que l’administration de l’Église et la théologie n’ont rien à voir… La schizophrénie n’est pas loin.

  Avec ces deux extrêmes, le management se trouve davantage conçu comme une finalité plutôt qu’un moyen ; autrement dit, le combat pour la pérennité et la visibilité de l’institution prend le dessus sur la proclamation de l’Évangile. Cela étant, il faut se réjouir que ces deux extrêmes cohabitent : lorsque l’on se dénigre face à d’autres et que l’on cherche à être autre chose que ce que l’on est, heureusement que des voix s’élèvent, fûtce de manière extrême, pour rappeler la spécificité de la mission chrétienne.

  L’Église est-elle une entreprise ? De toute évidence non, en tout cas tant qu’elle proclame que ce n’est ni la performance, ni la visibilité qui justifient l’existence individuelle et collective, mais que ce qui donne du sens et de la liberté vient d’ailleurs. Pour autant, l’Église ne devrait pas se priver d’outils judicieusement choisis et adaptés, afin d’accomplir sa mission de manière optimale… Encore faudrait-il dégager une vision protestante commune qui précise et permette de décliner cette mission, ainsi qu’un consensus quant à la question épineuse de l’exercice de l’autorité.

  Avant que l’Église ne se trouve effectivement dénaturée par un management simplement décalqué, et avant qu’elle n’implose à force de tourner sur ellemême, il devient urgent de réfléchir à la mission et de penser une ecclésiologie pour aujourd’hui. C’est seulement à partir d’un travail de fond qu’il est possible de concevoir un management d’Église spécifique avec des structures adéquates, susceptibles de porter une proclamation de l’Évangile pour aujourd’hui.

  C’est précisément cette logique-là que l’on qualifie de « management stratégique »… L’Église a certes à apprendre du management moderne ; mais l’essentiel est d’apprendre intelligemment, et de savoir où l’on va, et pourquoi.

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À propos Christophe Kocher

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