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Économie et bonheur face à l’Évangile

À l’occasion des « Journées du protestantisme libéral », qui ont réuni à La-Grande-Motte les 11 et 12 octobre 2008 plus de 300 inscrits sur le thème « Économie et bonheur », l’ « envoi » final posa la question : Le christianisme a-t-il quelque chose à dire face aux dérégulations actuelles ? Oui, répond Henri Persoz, en pointant des réalités comme le dogmatisme, la tiédeur, l’égoïsme.

La dérégulation généralisée de notre époque a de quoi nous effrayer : au-delà de celle des économies et des marchés, nous assistons à la dérégulation des morales, des mouvements de population, des climats, des frontières et j’en passe.

   Nous avons l’impression que plus aucun principe directeur ne gouverne le monde qui poursuit sa course folle, obéissant seulement à des mécanismes obscurs que plus personne ne contrôle ni même ne comprend.

   Parlant de tout ceci à nos journées Évangile et Liberté, il était naturel de se demander quel est le rapport entre cette situation mondiale anarchique et le christianisme. Y a-t-il même un rapport ? Le christianisme a-t-il quelque chose à dire en face de ces désordres ? Et quoi ?

   L’économie, l’écologie, la médecine, la finance, par exemple, sont devenues d’une extrême complexité, leur imbrication encore plus, et les spécialistes de ces questions eux-mêmes ont du mal à s’y retrouver, et encore plus à proposer des voies d’amélioration crédibles.

   Qui sommes-nous, petits chrétiens de base, pour avoir une idée sur la manière de corriger ces désordres ?

   Qui suis-je ? disait Moïse à Yahvé, pour aller vers Pharaon et pour conduire mon peuple vers la liberté ?

   L’histoire nous montre que les Églises se sont souvent trompées, un peu trop facilement persuadées qu’elles étaient inspirées par le Saint-Esprit. Et les Églises protestantes aussi, y compris dans les périodes récentes. Combien de fois ont-elles défendu un point de vue contestable qu’elles disaient appuyé sur l’Écriture ? Devant la technicité des problèmes d’aujourd’hui, Dieu ne sait pas toujours comment s’exprimer, ni à qui confier sa peine. Est-il seulement compétent ?

   Bien sûr, les experts nous expliquent ce qu’il faut penser, ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire ; et mieux encore : ce qu’il aurait fallu faire, avant qu’il ne soit trop tard. Dans le concert des voix qui s’élèvent, nous devons nous méfier des pensées uniques, de celles que l’on finit par retrouver chez les leaders d’opinion, sans que l’on sache bien sur quelles bases elles se sont formées. Celles qui deviennent des dogmes, celles qui sont défendues avec trop d’aplomb, qui sont présentées comme des vérités. Comme en théologie, il est nécessaire de rediscuter les idées acquises, de savoir que toute une population peut s’emballer sur des consensus fragiles et construire facilement des certitudes trompeuses. C’est le dialogue, l’écoute de l’autre, l’attention portée aux idées adverses, le sentiment que la sincérité n’est pas tout d’un côté et la mauvaise foi de l’autre, qui nous permettront d’avancer et de mieux discerner le chemin vers la terre promise. Nous le savons bien, la vérité est toujours pleine de nuances et de considérations relatives.

   Et cependant nous sentons bien que l’heure est grave et nécessite dans certains domaines des décisions énergiques, courageuses, urgentes et peut- être douloureuses. Je ne parle pas que de la crise économique, mais aussi par exemple de la crise climatique qui est devant nous, ou de la nécessité de retrouver notre pays comme une terre d’accueil. Trop de dirigeants ont tergiversé et tergiversent encore, reportant à plus tard ce qui devrait être décidé tout de suite. Le Livre de l’Apocalypse vomit les tièdes, ceux qui ne se décident pas, ménagent la chèvre et le chou et finissent par laisser passer le plus important. « Passionne-toi donc, change radicalement », dit ce livre dans sa lettre à Laodicée.

   Nous avons l’impression que notre monde, livré à lui-même, se laisse de plus en plus aller aux priorités égoïstes des hommes qui ont perdu toute sagesse : d’abord eux-mêmes, d’abord leur pays, d’abord leur génération. Problème de toujours. St Augustin disait déjà que le principal problème de l’homme était son égoïsme. Cela n’est pas nouveau, mais la mondialisation en démultiplie les possibilités d’action et les effets ravageurs qui emportent dans la détresse des populations entières, et évidemment d’abord celles qui sont les plus vulnérables. Le monde nous donne alors l’impression d’aller directement contre le mur.

   Il y a bien longtemps, un certain Jésus réagissait contre ce réflexe de l’égoïsme et avait compris que les hommes, surtout ceux qui sont dans l’aisance, devaient inverser leurs priorités s’ils voulaient préparer un monde meilleur : d’abord les autres, tous ceux qui ont de la peine à vivre, ensuite eux-mêmes qui sont mieux lotis.

   Là est le centre de l’Évangile, l’essence du christianisme, loin des dogmes compliqués qui ne peuvent rien résoudre et n’ont souvent rien à voir avec l’Évangile. Et sous cet aspect, le christianisme n’est même pas une question de foi dans un homme venu du ciel, mais de logique, de raison et de bonne compréhension de cet enseignement de Jésus : le monde ne pourra surmonter ses désordres que lorsque davantage d’hommes penseront un peu moins à se mettre en avant, à se servir d’abord.

   Oh ! bien sûr, on n’a pas besoin d’être chrétien pour cela. Et bien tant mieux. Nous serons plus nombreux à tirer le monde vers moins de chaos. Mais au moins veillons à montrer l’exemple. Si Jésus a marqué son époque, c’est parce qu’il a montré l’exemple de l’abnégation, de l’oubli de soi.

   Qui suis-je pour conduire mon peuple vers la terre promise ? Vers la liberté ?

   Va, dit Yahvé. Sache seulement que je suis avec toi.

   Quarante ans d’errance dans le désert. Et au bout de ce pénible vagabondage, un pays où ne coulent même pas le lait et le miel : terre de conflits permanents et de souffrances indéfinies. Toujours, il faudra combattre pour que la sagesse et la solidarité l’emportent sur l’orgueil des personnes, des clans et des peuples.

   Et la foi consiste peut-être à penser que, sous cet aspect, l’Évangile qui traverse les siècles a quelque chose d’indispensable à dire pour éclairer les civilisations qui passent et qui sont menacées de disparaître.

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À propos Henri Persoz

est un ingénieur à la retraite. À la fin de sa carrière il a refait des études complètes de théologie, ce qui lui permet de défendre, encore mieux qu’avant, une compréhension très libérale du christianisme.

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