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Au retour d’un autre monde

  C’était il y a deux ans. C’« était ». Comme un univers qui se rétracte, s’effondre. Interrogations. Crise. Souffrances physiques en crescendo.

  Tenir. Il fallait tenir. Tenir les derniers jours, jusqu’au terme du ministère. Après on verra. Plus la force de déménager. Mais tenir.

  Dix jours après le début de ma retraite je me retrouvais à l’hôpital. Aux urgences, puis en soins intensifs, puis en… oncologie. L’entrée dans un autre monde où l’on ne peut, d’abord, que s’abandonner. La nouvelle du cancer tombe comme un couperet. Puis l’on se dit que tout n’est pas joué et l’on décide de composer avec les circonstances. N’avons-nous pas une parcelle divine en nous ? Celle-là, le cancer ne peut l’atteindre…

  Il y a l’avant et l’après. La descente en enfer et la résurrection.

  L’enfer, parce que la mort rôdait. L’enfer, du fait de l’insupportable et insensée souffrance. Une des toutes premières leçons qui s’imposait : la souffrance que l’on subit doit nous convaincre de ne pas faire souffrir et, partant, nous inciter à tout faire pour que d’autres ne souffrent pas. Ou le moins possible. Celui qui fait souffrir se nie lui-même dans son humanité. Il pétrifie la conscience de son propre corps sans lequel l’humanité n’est rien. Ce corps qui, parfois, lâche l’esprit. Ce corps, sans lequel l’esprit n’est pas, sauf, peut-être, dans son ultime parcours vers l’Éternité. Ce corps, dont la conscience révèle le bonheur ou la douleur. Un esprit sain appelle le corps au bonheur d’« être », non à la douleur qui le menace de disparaître. Ainsi, la guerre est-elle une cruauté terrible que l’humanité s’inflige en l’infligeant. Revenu de l’hôpital, les scènes de violence des films télédiffusés me donnent la nausée. Et de me demander : Où donc, est la culture de la non-violence ? Dans les films d’horreur, peut-être… ?

  La résurrection. Non pas celle qui se ferait par un coup de baguette magique – une sorte de relèvement mécanique d’entre les morts. Il s’agit bien plutôt de cette longue phase de stabilisation, puis du rétablissement du fonctionnement biologique tel qu’il me permit de m’inscrire encore dans la durée. Chaque jour fut une résurrection – et l’est encore.

  Il y a l’avant et l’après quant à la façon d’appréhender la vie.

  L’avant, ce temps où toute la vie va comme si rien ne pouvait l’atteindre, sachant que tout peut arriver, mais que cela arrive d’abord à d’autres que soi.

  La vie d’après. Un « plus » qui, dans la logique de la maladie, n’existe pas. L’au-delà d’une mort proclamée. L’au-delà de cette longue traversée du désert où vous avez le temps de réaliser que sans l’assistance médicale, sans le savoir-faire pointu des médecins, sans l’assistance irremplaçable des infirmières, des personnels de service, des brancardiers, sans notre système de l’assurance maladie, sans l’amitié, sans l’amour, nous serions, nous les cancéreux, en train de crever comme des bêtes au bord des chemins et des bois. Cette traversée où, souvent, vous avez envie d’être seul avec votre misérable condition, mais où proches et amis sont autant de phares qui vous disent qu’on vous attend encore.

  Puis il y a ce difficile atterrissage. Non plus physique ou physiologique, mais psychologique. Après un temps où vous regardez le monde jusqu’à votre propre vie comme de plus loin, de plus haut, avec le sentiment de ne plus y être tout à fait à la façon des autres. Au retour de l’autre monde, où l’on n’avait pas donné lourd de votre peau. Et vous êtes là. Vous tentez de reprendre une place dans l’échiquier. Certains ne vous y attendaient plus…

  Et vous êtes là à tisser encore vos réseaux, des réseaux de vie avec les autres. Pour soi et pour d’autres. Ressuscité.

  Le feu est éteint. Allons dormir. Demain est un jour nouveau. Offert.

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