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Drôle de langue ?

 

La langue française est vivante, bien vivante ; elle évolue sans cesse. Parfois cela se passe si vite qu’une nouvelle expression de jeunes gens a une espérance de vie très limitée, et même parfois ne dépasse pas le cadre d’un quartier… C’est aussi cela la vie : le français peut avoir la durée de vie d’un papillon ou d’une tortue géante (150 ans tout de même !).

 L’autre jour, à la sortie du lycée, un car s’arrête, visiblement après un voyage scolaire. Une jeune fille discute avec son amie et fait le debriefing (quelle belle langue !) du voyage. Elle résume cela d’une phrase courte, claire (enfin…) et nette : « on s’amuse trop pas ! » Bon, je passe sur l’utilisation du présent à la place de l’imparfait ou du passé composé, sur le « on » devenu d’usage courant, mais le reste de la phrase, si je puis dire, m’a fait réfléchir, sérieusement.

 Le « trop » s’est implanté dans le langage courant, à la place du « très » ou du « beaucoup ». Je peux y voir l’envie d’un excès, d’une passion pour l’instant, pour l’événement, ce qui ne déplaît pas au théologien du Process que je cherche à être. Le philosophe Alfred N. Whitehead voit dans chaque événement l’occasion d’une forme de jubilation qu’il appelle, dans sa langue shakespearienne, « enjoyment ». Alors, je me prends à rêver : peut-être que ces jeunes filles sont des philosophes du Process et qu’elles visent une forme d’enjoyment à leur existence… Mais tout rêve a ses limites. Je reviens donc au réel de la condition de lycéenne parisienne, et je traduis par « beaucoup ». Oui, mais le réel s’embrouille, ce que d’ailleurs Jacques Lacan n’a cessé de répéter dans ses séminaires sur la psychanalyse… Revenons encore à nos jeunes filles. Le « trop » s’articule ici avec une négation : « trop pas ». Pourtant la négation est déjà une absence : quelque chose qui n’est pas est par définition absente. Qu’est-ce alors qu’une absence excessive, désignée ici par « trop » ?

 Et que dire alors de l’absence de Dieu, ressentie parfois : il est trop pas présent ? Peut-être une nouvelle théologie de la mort de Dieu… À suivre !

 

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

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est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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