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Rêve d’automne de Jon Fosse

Dire, d’abord, une évidence qui, comme toutes, exige d’être rappelée sans cesse afin d’en saisir l’intensité permanente : depuis quarante ans, nous devons à Patrice Chéreau l’une des œuvres les plus saisissantes que le théâtre ait engendré. Une force qui va, aurait écrit de lui Hugo, qui aura transcendé toutes les formes connues, toutes les lectures parcourues pour transmettre sur la scène une représentation du monde et de notre époque extraordinairement clairvoyante et inspirée. Avec Rêve d’automne, il donne aujourd’hui un opus charnel et intime, requiem et dialogue atemporel, offrande, rite et sanctuaire où les vivants, les morts, leur tragique plaisanterie d’être, d’avoir été, de n’être plus enfin, raisonnent par la voix d’acteurs en état de grâce.

Un homme et une femme, des parents, quelque part un fils et une grand-mère. Le désir et le sexe, l’amour trop compliqué, trop bref et si indécis, les rendez-vous manqués, les paroles rares et tronquées, que dire et comment le dire quand on sait juste que mourir n’a pas d’âge et n’habite nulle part. L’œuvre de Jon Fosse, romancier, dramaturge et poète norvégien, déroule dans un cimetière, où le temps et la durée se conjuguent à l’empreinte du moment plus qu’à sa chronologie, cette conversation sacrée entre l’homme et son espérance. La défaite du sens y est inscrite par une langue surgie de Beckett autant que de l’inspiration donnée par l’Arte Povera. Minimaliste, réfléchie par le miroir antique des mythes, écorchée vive comme un moderne Marsyas, la pièce, sous la direction de Chéreau, désoriente et fascine. Bulle Ogier, Pascal Greggory et Valeria Bruni-Tedeschi en sont les Parques fileuses, captivantes ombres projetées d’un jugement dernier. Leur farouche douleur grave sur le fer et l’airain de nos regards le décor de Richard Peduzzi, irréelle recréation du salon Denon qu’il manipule, tronquant les perspectives, jouant de l’enchevêtrement d’ellipses imperceptibles et de droites ouvertes vers un ciel noir où s’affrontent des dieux peints, des héros de toile. Et Jon Fosse d’écrire :

Pour que la vie continue pour que les maisons et les rues et les villes s’emplissent pour que les gens meurent dans la peur et la douleur et désespoir pour que les gens se serrent les uns contre les autres dans le désir et la douleur et la peur et que d’autres enfants qui disent que les jolis noms sont toujours tristes puissent naître dans la peur et la douleur et le désespoir Et au-dessus de tout ça il y aurait donc ce que nous appelons l’amour si insupportablement incompréhensible si impossible à définir mais il existe nous le sentons bien

C’est bien dans l’amour que nous sommes là tout seuls et ensemble. Nous le savons tous les deux. Nous le savons. Peut-être est-ce l’amour qui sauve les morts peut-être

Rêve d’automne, de Jon Fosse, mise en scène de Patrice Chéreau, avec Bulle Ogier, Valeria Bruni-Tedeschi, Pascal Gregorry, Bernard Verley, Marie Brunel, Michelle Marquais et Alexandre Styker, Théâtre de la Ville, Paris, jusqu’au 25 janvier 2011; le 11 février à Nantes ; du 8 au 18 mars à Lille ; du 3 au 6 mai à Poitiers ; du 11 au 20 mai à Rennes ; du 6 au 11 juin à Marseille ; et au cours du printemps 2011 à Anvers, Amsterdam, Milan, Vienne…

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À propos Thierry Jopeck

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