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La RATP, gardienne de l’Evangile

Etes-vous au courant qu’il y aura une série de concerts donnés par des prêtres dont les bénéfices seront destinés aux chrétiens d’Orient ? Je pense que même si vous ne prenez pas les couloirs du métro parisiens où de nombreuses affiches annoncent les prêtres chanteurs à l’Olympia au mois de juin, l’information ne vous aura pas échappé. Jean-Michel di Falco Léandri pourra rendre grâces à la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP), à son sens de la communication et au réseau bien serré des défenseurs de la chrétienté pour cette publicité hors norme.

Le rôle de la RATP n’est pourtant pas celui qu’on imagine volontiers depuis que le bruit médiatique s’est emparé de cette affaire. La RATP a refusé que soit apposé un bandeau indiquant que les bénéfices seraient versés aux chrétiens d’Orient dont il importe de rappeler qu’ils sont actuellement persécutés dans plusieurs pays de telle manière que cela s’apparente à un génocide organisé de manière systématique. La RATP a précisé vouloir faire preuve de neutralité, ce qui est évidemment choquant lorsqu’il est question des persécutions en cours. Peut-on être neutre face à un massacre ? Puis les personnels politiques, les différentes personnes qui se sont exprimées sur ce sujet ont convenu que les responsables de la RATP ne comprenaient rien à la laïcité derrière laquelle ils s’étaient réfugiés pour justifier le refus. Bref, honte à la RATP fut le mot d’ordre généralisé et, déjà, des autocollants vengeurs apparaissent sur les mobiliers urbains de la RATP.

La RATP a mal communiqué sur une mauvaise communication des prêtres

Mais la RATP a-t-elle vraiment dérapé sur la question de la laïcité ? Le premier problème vient du côté des organisateurs. Un concert organisé par des chrétiens dont les bénéfices iront à des chrétiens, pourquoi pas. Mais cela s’appelle du communautarisme, surtout lorsqu’il s’agit d’un acte d’entraide. Fut une époque où certains temples protestants possédaient deux troncs pour recueillir les dons destinés à des actions de charité. L’un était destiné aux pauvres et l’autre était destiné aux pauvres protestants. Imaginerait-on, aujourd’hui, que le Secours catholique ou que l’Entraide protestante ne viennent en aide qu’à ceux qui font profession de foi de ladite religion ? Cela serait possible, mais cela contreviendrait à l’enseignement de l’Evangile. Ne serait-ce que la parabole du bon samaritain dans l’évangile selon Luc nous apprend que l’entraide est quelque chose qui se vit par delà les frontières humaines, par delà les communautés.

 

Les chrétiens en Orient sont persécutés : leur venir en aide est donc une belle et grande œuvre. Mais les chrétiens en Orient ne sont pas les seuls à être victimes de ces persécutions. Rappelons-nous les discours en France, après les attentats de janvier, dans lesquels il fut rappelé à juste titre que la France sans les Juifs n’était plus vraiment elle-même. Cela est vrai pour les chrétiens à l’étranger. Se priver d’une partie de ses membres, notamment lorsque ceux-ci participent à la vie de la société, lorsqu’ils concourent à la concorde civile, c’est, pour le territoire qui le vit, une perte considérable : un affaiblissement de son identité, une réduction de son intelligence collective, une perte d’énergie, une dégradation de la paix, pour n’évoquer que quelques effets. Autrement dit, c’est un effort d’entraide collective qu’il convient d’apporter là où les chrétiens sont persécutés.

Une fraternité élargie

Lorsque la Fédération protestante de France a recueilli des dons pour venir en aide à Haïti dévastée, ce ne fut pas pour aider les seuls protestants. Comment un tel geste aurait-il pu aider à reconstruire la région ? Cela aurait créé de nouvelles tensions, de nouveaux clivages et cela aurait eu un effet désastreux à moyen terme. D’ailleurs, lorsque, dans un élan de générosité, des protestants ont voulu aider une famille protestante en Arménie en lui offrant une vache, c’est le village qui a été pris dans la tourmente de la jalousie, de l’inimitié et de la fracturation de la population.

Pour revenir à la RATP, son opposition à la mention du soutien aux chrétiens d’Orient n’est-elle pas la traduction d’un malaise, celui du communautarisme qui est fustigé par la plupart, mais qui est pourtant le moteur le plus actif actuellement ? Il suffit de se souvenir des décomptes des victimes lors des attentats en Tunisie ou du récent accident d’avion : qu’importe le nombre de français ? Qu’importe le nombre de chrétiens ? Qu’importe le nombre de femmes ? Je forme l’hypothèse que ceux qui, à la RATP, n’ont pas accepté que soit ajouté un bandeau ont été saisis par cela. Peut-être ont-ils fait une lecture théologique (nous faisons tous de la théologie, même et surtout lorsque nous le nions) de cette demande qui renforçait une posture communautariste contre une perspective universelle fondée sur une compréhension de l’humanité à la lumière des textes bibliques, notamment les récits de la Genèse qui présente une création dont tous les membres sont à égale distance de Dieu, mais aussi les évangiles qui construisent une fraternité élargie. Ne pas réduire la solidarité, l’amour, à celles et ceux qui nous sont les plus proches, mais les ouvrir à celles et ceux dont nous pouvons nous approcher, nous rendre proches, devenir le prochain.

 La laïcité, un fruit théologique

Qui sait ce qui s’est réellement passé dans la tête des responsables de la RATP ? Pour ma part, je ne leur jetterai pas la première pierre parce qu’ils nous indiquent, peut-être malgré eux (une sorte d’ironie dont l’évangile selon Jean a le secret, d’ailleurs), que nos élans de charité peuvent trouver un objet plus juste et que nous devrions faire attention à ne pas pratiquer le double discours : pas de communautarisme quand il s’agit des autres, mais volontiers lorsque cela me concerne de près. Je pense que Jean-Michel di Falco Leandri ne pensait pas communautarisme et il est très probable qu’il n’envisageait pas de verser les bénéfices exclusivement aux chrétiens persécutés, mais à tous ceux qui sont victimes de cette situation intolérable. Le dire, clairement, aurait probablement évité cette fâcheuse histoire qui aura tout de même eu pour bénéfice de sensibiliser l’opinion publique à une situation urgente. C’est le principe même de la laïcité qui nous permet cette mise au point, car la laïcité met à profit la réflexion de tous, notamment des théologiens.

Rappelons-nous que la laïcité est un fruit d’une démarche théologique entreprise dès le XVIIIème siècle par des théologiens et des philosophes qui ne voulaient pas rejeter la religion dans les poubelles de l’histoire, mais lui permettre de donner le meilleur d’elle-même : la possibilité d’un amour inconditionnel.

 

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À propos James Woody

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Pasteur de l'Église protestante unie de France à Montpellier et président d'Évangile et liberté, l'Association protestante libérale.

Un commentaire

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    Sauf que selon un évêque d orient interrogé par le site radio Vatican, la croix rouge ne donne q au croissant rouge, pour la Syrie, et ce dernier ne donnerait rien aux chretiens. Et n aurait rien donné aux chretiens en quatre ans de guerre. Quand une minorité est massacrée, quoi de plus normale de l’aider specifiquement ?

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