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Le Tour de France, ou la vie telle qu’elle est

Le Tour de France, ou la vie telle qu’elle est

100 Tours de France ! 100 exploits de folie ! Le plus grand spectacle de la démesure ! On a bien failli le perdre mais il nous cueille à nouveau au début de l’été. Certes, on l’aime moins aujourd’hui ce spectacle trop sacrifié sur l’autel de l’argent, du mensonge et de la triche. On l’aime encore, mais en étant moins dupes. Mais quand même ! Ces grognards aux corps de gazelles, juchées sur la petite reine, qui suivent, chaque année, le sillon des routes de France: l’été, c’est toujours le Tour de France ! Ces heures volées dans la torpeur de l’été, cette heureuse vacuité du temps que l’on perd à regarder des roues qui tournent. Ces images défilent lentement, presque identiques les unes aux autres, comme si rien ne se passait, comme si rien ne pouvait véritablement troubler cette somnolence lascive qui nous prend et nous reprend sans cesse. Ces minces filets de lumières qui glissent à travers les persiennes fermées et qui font danser la poussière de l’air, nous rappellent avec bonheur qu’il est encore bien trop tôt pour sortir et se promener, et faire quelque chose de la journée, et ne pas encore gaspiller ce jour de vacances…

Nous, au frais, au calme, dans la douce somnolence de l’été, eux, dans la sueur, la douleur et la soif. Mais eux, c’est nous aussi, un peu. Car ce temps perdu nous ouvre accès à ce qui reste peut-être le plus fascinant spectacle de l’année, un spectacle qui nous concerne. Le Tour, c’est le festival d’Avignon pour toute la France ! Le Galibier de la cité des papes ! La grande boucle du in et du off ! Le Tour est ce grand théâtre qui raconte la vie telle qu’elle est, c’est-à-dire belle, fragile et brève. Ces rêves insensés, ces forces qui nous abandonnent, cette raison perdue, cette passion retrouvée, la folie de l’orgueil, le mensonge, la tricherie, et ces cols de souffrances gravis on ne sait comment, et ces longs chemins de grâce et d’abandon qui nous emportent ailleurs…les « grognards », comme on les appelait jadis jouent la grande tragédie humaine. Et ne ratent pas sa bêtise au passage : ces petits jeunes prêts à tout pour « montrer le maillot », prêts à perdre la vie pour quelques heures en jaune. Les coureurs jouent le grand théâtre de la vie et se jouent d’elle, aussi. Car ils ne font pas que la mettre à nu, ils la transcendent, dépassent les cols, tendent vers ce qui est toujours et encore au-delà. En bref, ils y croient, à la victoire ! Ils la franchiront, cette ligne blanche du paradis où l’arrivée est la seule vraie bénédiction qui tienne.

Ce qui peut-être encore plus fascinant dans ce spectacle de l’été, vécu tranquillement, à la maison, en plein été, c’est qu’il est tout à la fois si proche et si lointain. « Le Tour est la plus ordinaires des aventures de l’extrême », écrit Laurent Rigoulet dans un hors série de Télérama consacré au centenaire du Tour de France, fêté en 2003. Un petit vélo comme on a tous eu, ces belles routes de France que l’on connaît si bien et cette caravane du tour qui, peut-être, passera tout près de chez nous, mais aussi cette endurance extraordinaire, ces risques insensés, ce parcours de folie. Le tour nous fait tourner la tête et nous embarque sur ces routes du vertige, de l’excès et des grands destins. Les coureurs s’y risquent à notre place et nous en rapportent tant de choses : la joie de se laisser prendre au jeu, l’attraction des limites, l’horizon indépassable qu’aucun effort ne pourra faire ployer, les résistances insoupçonnées du corps. Comme l’écrivait Henri Troyat en 1939 dans le Journal L’auto, à travers les coureurs « les sédentaires participent au vertige de ces horizons tournants, de ces chemins fuyants, de ces ciels gonflés d’orage ou tendu de soleil, de ces petits héroïsmes et de ces grandes fatigues. Ils sont pour quelques jours délivrés d’eux-mêmes. »

Les coureurs du Tour disent aussi et surtout cette impérieuse nécessité de savoir prendre des risques, de conserver vives ces belles insouciances qui l’emportent sur ces infernaux calculs de prévisibilité et autres principes de précaution qui, sournoisement, tout en prétendant le contraire, finissent par nous tuer, en contrariant, patiemment mais sûrement, le simple désir de vivre, le goût des bonnes choses. Les grognards, ils nous disent, eux, que vivre, ce n’est pas s’économiser. C’est peut-être à tout cela que pensait Albert Londres lorsqu’il aimait dire de ces forçats de la route qu’ils tirent de toute leur force quelque chose d’invisible…

Courir à vélo, c’est aussi prendre le temps ; le temps de « passer à la vitesse exacte du désir », comme l’écrit l’écrivain François Salvaing dans son ouvrage Le tour du Tour par 36 détours (Messidor, 1990), avant d’ajouter au sujet du cycliste : « il est cet éclair, cet élan, cette trace, ce départ, ce regret, cette volatilité ». Il serait bon, un été, de voir le peloton se moquer, un peu, de leur sponsor et de prendre le temps de faire du vélo et non de la moto, tout simplement. Ils rappelleraient aussi, contre l’économie du dopage, que le spectacle est toujours fait pour l’homme et non l’homme pour le spectacle !

Chaque été, les bicyclétistes, comme aimaient les appeler Simone de Beauvoir ou André Gide, défilent sur nos écrans à la vitesse de passage la plus juste pour nous laisser apprécier le paysage et l’infinie diversité de tous ces visages qui peuplent le bord de la route. Et quand le tour est fini, c’est déjà presque un peu la fin des vacances. Comme l’écrit l’écrivain Annie Ernaux : « Après, le Tour fini, les jours glissaient, semblables. La radio marchait par habitude, on ne l’écoutait pas. C’était comme si l’été s’était enfui avec les coureurs. D’ailleurs, la nuit venait plus tôt ».

Raphaël Picon

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