Elle aurait dû être exécutée dans la nuit du 2 au 3 mars dernier, mais, pour d’obscures raisons de procédure, sa mise à mort a été différée au dernier instant. Kelly Gissendaner, 46 ans, risque pourtant toujours de subir la peine capitale par injection létale dans l’État de Géorgie (USA) dans les jours qui viennent. Un nom de plus probable sur la liste, déjà bien trop longue, des exécutions perpétrées aux États-Unis au nom du droit, et sur lequel les médias francophones, y compris protestants, ne se sont guère arrêtés – quelques mentions sur les réseaux sociaux, guère plus.
Pourtant, cette exécution programmée à tout pour interroger, en particulier au sein de nos Églises protestantes. Car le débat a fait rage en Géorgie ces dernières semaines : pour défendre la cause de Kelly Gissendaner, ses soutiens ont insisté sur sa conversion religieuse, son parcours d’étudiante en théologie lors de son incarcération (elle s’est spécialisée dans l’étude de la pensée de Bonhoeffer et de Rowan Williams), ses liens avec le théologien allemand Jürgen Moltmann (qui lui a rendu visite), bref son retour à une certaine forme d’humanité. Un discours qui, dans cette partie des États-Unis du Sud si sensible aux arguments de nature religieuse, aurait dû avoir de quoi convaincre. Peine perdue : le procureur de district du comté (County District Attorney) s’est lui-même engagé dans le débat pour rappeler que la condamnée avait commandité le meurtre brutal de son mari la même année que celle de son baptême et que la question de la sincérité de sa conversion méritait dès lors d’être posée…
Symptomatique du rôle de la religion dans cette partie des USA, ce débat est aussi significatif de la pauvreté des considérations agitées face à la peine de mort, même si derrière ceux-ci se dessine la nécessité de justifier une éventuelle grâce sur le plan juridique par une amélioration du comportement du condamné – mais tout le problème est là, justement. Dans Le Monde 29 septembre 1971, Robert Badinter se demandait déjà, peu de temps après la prise d’otages et la tuerie de Clairvaux, en parlant de responsables de celles-ci : « Seraient-ce des monstres, des bêtes dangereuses qu’il faudrait abattre ? Et si précisément c’était vrai, qu’il s’agisse en effet de monstres, de bêtes dangereuses, faudrait-il pour autant les abattre ? L’essentiel est là. » Le crime commis ôte-t-il au coupable son statut d’être humain de par le simple fait qu’il a lui-même nié celui de sa victime et nous autorise-t-il par conséquent à le mettre à mort ? Ou bien est-ce qu’en lui retirant ce qui fait son humanité, en l’associant à un pervers, à un froid calculateur voire, dans le cas de Kelly Gissendaner, à une dissimulatrice, l’on ne chercherait pas à retirer au criminel toute humanité pour mieux se convaincre qu’en le mettant à mort, nous ne faisons pas la même chose que lui ?
Poser cette dernière question et y répondre par l’affirmative, c’est redire presque aussitôt que la seule raison qui préside au maintien de la peine de mort, de la mise à mort méthodique et juridiquement homologuée, y compris dans certains États de cette belle démocratie que sont les États-Unis, n’est rien d’autre en fait que cette vieille loi du talion selon laquelle le sang ne peut qu’appeler le sang. Tout autre argument, nous le savons depuis longtemps, ne tient pas, à commencer par celui de la dissuasion, battu en brèche depuis plus de cinquante ans par toutes les études portant sur le sujet – Karl Barth le relevait déjà dans sa Dogmatique, en 1951 !
Il faut donc le redire avec force aujourd’hui, au moment où des voix s’élèvent en France pour prendre prétexte des événements du 7 janvier pour en appeler au retour de la peine capitale : la peine de mort n’est rien d’autre que l’expression de cette barbarie jadis dénoncée par Victor Hugo, le signe de cette féroce tendance mortifère qui peut animer tout être humain, qu’il s’agisse du meurtrier, du terroriste ou de telle ou telle société, y compris démocratique, lorsqu’elle délègue à d’autres le droit d’interrompre brutalement une existence, même lorsqu’elle entoure cette mise à mort de toutes les précautions juridiques et « humaines » possibles. Elle est, en un mot, le symptôme de cette négation de l’autre et donc de soi que la tradition chrétienne appelle le péché.
Or, face à cette perversion de la raison humaine que sont les discours en faveur de la peine de mort, face au terrorisme et face à toutes les tendances porteuses de mort qui se manifestent à travers le monde au moment-même où nous écrivons ces lignes, il est du devoir des théologiennes et des théologiens, des chrétiennes et des chrétiens, de rappeler avec force qu’avec l’Évangile c’est un message de liberté qui est adressé à l’humanité tout entière et qui nous somme de redire sans cesse que l’amour de Dieu renverse les murs de nos petites communautés ecclésiales pour rejaillir sur le monde entier, fût-il ou non chrétien. Rappeler que Dieu interpelle l’humanité tout entière et lui adresse son message de liberté, c’est donc aussi rappeler que cet être humain que Dieu interpelle par sa Parole, cet être humain dont la Bible nous dit qu’il est sa créature, est avant tout un être vivant et que cette vie est son œuvre et se doit dès lors d’être respectée. Car si l’être humain est appelé à la liberté, c’est d’abord à la liberté de vivre et d’exister – qu’il soit ou non converti !
Pour soutenir la cause de Kelly Gissendaner : http://action.groundswell-mvmt.org/petitions/governor-deal-use-your-power-to-stop-the-execution-of-kelly-gissendaner
Pour faire un don, suivez ce lien
Évangile et Liberté Penser, critiquer et croire en toute liberté