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Pour un protestantisme areligieux

Composé de multiples courants, traditionnels, luthériens, calvinistes, baptistes, méthodistes, piétistes, fondamentalistes ou libéraux, le Protestantisme est une nébuleuse. On sait où et quand il commence : avec la Réforme, au seizième siècle, via une redéfinition de la tradition chrétienne centrée sur une réinterprétation des Écritures bibliques et une remise en cause du pouvoir papiste. Mais il est plus difficile de dire où il finit. Les Juifs disent qu’il y a autant de Judaïsmes que de Juifs. Cette définition pourrait parfaitement s’appliquer aux Protestants. Au fond, chacun ne peut que dire, de façon singulière et subjective, ce que le Protestantisme est pour lui. Le problème, c’est qu’avec une logique de ce genre, c’est le bordel. En témoignent les dissensions au sein de la Fédération protestante de France. De plus en plus de courants évangéliques, pentecôtistes ou fondamentalistes s’expriment dans le Protestantisme, sans même parler des multiples dérives, plus ou moins problématiques et sectaires, qui se réclament du Protestantisme dans le monde. Or, l’indigence intellectuelle et la mièvrerie de certains de ces discours protestants sont souvent affligeants. Les pieux ne seront jamais bons qu’à faire des clôtures.

Pour moi, le Protestantisme n’a jamais été qu’une affaire de croyance religieuse. Hormis les années de mon enfance et d’une partie de mon adolescence, je ne me suis jamais vraiment senti religieux. Enfant, à la manière de Lou-Andreas Salomé (1), j’ai eu en moi un fort sentiment religieux. J’ai eu l’occasion d’en décortiquer les raisons pendant ma psychanalyse. C’était un sentiment protecteur, relativement flou et très imaginaire, comme le sont souvent les sentiments religieux. Il s’est estompé, puis volatilisé, avec l’entrée dans la vie adulte. Dès lors, Etre Protestant, est devenu pour moi une affaire de pensée, de “valeurs”, d’éthique et d’engagement dans la réalité sociale et collective ; une question de liberté et de responsabilité. De liberté de penser et de droit de vivre comme on le désire. La croyance en Dieu est devenue facultative, voire hors sujet. Hannah Arendt relate qu’un jour elle a dit à un rabbin qu’elle n’était pas croyante et que ce rabbin lui a répondu : « Qui te le demande ? » Eh bien, il en est de même dans le Protestantisme dont je me réclame : nous ne sommes pas jugés et nous n’avons pas à nous justifier de penser ou de croire ce que nous pensons et croyons. Je ne moque pas des croyants, je constate seulement que certains êtres humains ont en eux le besoin de croire des choses incroyables et que d’autres n’ont pas ce besoin.

Il faut distinguer la culture protestante de sa dimension ecclésiale et religieuse. On peut parfaitement être en accord avec les idéaux protestants sans avoir de pratique religieuse, sans être croyant et sans souscrire aux discours (hélas souvent pénibles et convenus) des Eglises. Dans les meilleurs cas, les paroisses et les Mouvements de jeunesse sont des lieux d’éducation, de transmission, de réflexion et d’apprentissage de la vie avec les autres et c’est cela qui compte. Ils contribuent à la culture générale et à la structuration de la vie sociale. Ensuite, chacun fait de ce qui lui a été transmis ce qu’il veut ou ce qu’il peut.

Je me suis donc toujours reconnu dans un Protestantisme culturel où la question religieuse, avec ses croyances et ses rituels, peut être relativisée, voire laissée de côté. J’ai connu des gens admirables, honnêtes, intègres, engagés pour le bien commun, qui revendiquaient haut et fort leur identité protestante tout en se déclarant agnostiques ou athées. Je me suis toujours senti proche d’eux et ai toujours espéré être à leur hauteur. Je me souviens, par exemple, de Bernard Canguilhem, un vieux médecin, aujourd’hui disparu, qui s’était engagé à la Cimade. Résolument athée, il me fit un jour part de son indignation quand des militants de la Cimade projetaient de supprimer, dans les Statuts de l’Association, la référence à “l’Évangile libérateur.” “C’est n’importe quoi ! fulminait-t-il. On peut quand même pas supprimer la référence à l’Évangile ! C’est notre colonne vertébrale !” Athée attaché à l’Évangile. Une position tout à fait protestante.

Pour toutes ces raisons, le monde occidental contemporain, laïque et sécularisé, dans ce qu’il offre de meilleur, convient fort bien à l’esprit protestant. Certains observateurs du “fait religieux”, comme Régis Debray, disent même que la société toute entière, sans le savoir, est devenue protestante ! A mon modeste niveau, j’ai toujours été attaché à un Protestantisme qui n’a que faire des vérités prétendues révélées, du cléricalisme et des dogmes ; un Protestantisme areligieux qui cultive l’esprit critique, ouvert à la pensée, ouvert à la culture, ouvert aux arts.

Pour finir, je ne crois pas que ma position soit marginale ou atypique. Elle ne m’a en tous cas jamais semblé contradictoire avec ma qualité de pasteur. Dans un article paru dans Le Monde des religions en 2015, écrit par Christian Delahaye, auteur de Et si le christianisme n’était pas une religion ? Il y est question de Dietrich Bonhoeffer, le célèbre théologien assassiné par les Nazis en mai 1944. Dans les années trente, Bonhoeffer parlait déjà d’un christianisme areligieux…

Bonnes lectures, belles rencontres et bel été.

 

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À propos Michel Weckel

Michel Weckel
est pasteur de l'Union des Eglises Protestante d’Alsace et de Lorraine (UEPAL). Il a été pendant une vingtaine d'année responsable régional de la CIMADE, organisation non gouvernementale qui s'occupe d'exilés.

3 commentaires

  1. Avatar

    J’entends bien ce que veut nous dire l’auteur de ce billet, mais quand bien même son attachement au protestantisme et à la liberté est forte, je me demande comment un pasteur qui ne croit pas en Dieu peut parler de Dieu, du Christ à sa paroisse.

    Les enseignements des écritures reposent sans ambiguïtés sur la foi… comment les enseigner si la foi en Dieu n’existe pas ? Comment parler de Dieu s’il s’est “volatilisé” ? On ne le nomme pas ? On l’occulte en recouvrant les enseignements et messages d’une modernité laiciste dont on voit bien, au contraire de ce que dit l’auteur, qu’elle tue notre monde occidental qui n’a plus de repères, plus de raisons d’avancer et se délite inexorablement ?

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      Je suis convaincu que cet article ainsi que le premier commentaire posent les éléments d’un débat essentiel pour toutes les religions, confrontées qu’elles sont toutes à l’évolution des idées. Le protestantismes est sans doute le mieux placé pour amorcer ce débat.
      D’abord une expérience vécue. Disons qu’en gros ma vision du monde et de Dieu est celle de l’auteur de l’article. J’ai du mal à croire aux choses incroyables. Mais l’amour est croyable, et me contenter de dire que Dieu est l’amour me suffit assez, ainsi que la parole du Christ, cet homme qui nous portait cet amour. Ayant exposé une fois à un pasteur mes sentiment, il me répondit “Pâques, sinon Rien”. Du coup, je ne me sentais plus tellement légitime dans la communauté protestante (que je ne tenais pas de la culture familiale)… C’est plus tard que j’ai renconté des pasteurs moins intransigeant, plus libéraux, dirais-je.
      Je raconte cela pour exprimer que le sentment du premier commentaire a son symétrique. Il existe un courant de pensée porté par des gens qui n’ont pas tellement envie de parler de la nature de Dieu, mais de sa parole, prenoncée par le Christ. Et ces gens peuvent se sentir peu à l’aise dans leur communauté, et cesser de la fréquenter.
      J’aimerais discuter de l’assertion disant que les enseignements des écritures reposent sur la foi. Faut il vraiment croire a ciel, à l’enfer et à la résurection pour mettre en pratique l’amour et la fraternité enseignée par le Christ ?
      Mais j’entends l’inquiétude du premier commentateur. Si lui “coche” toutes les phrases du symbole des apôtres (ce qui semble déja plutôt rare actuellement), et qu’il se sent seul pour cela dans sa communauté, je comprends son sentiment.
      Il me semble que nous sommes très pudiques sur ces sujets, et qu’il serait utile de faire des “coming out” quand on s’en sent capables. Mais dans la mesure, et le respect de tous.
      A vous deux, l’auteur, Michel, et le commentateur j’adresse mon salut et le souhait de peut être un jour pouvoir parler avec vous.
      G.T. Paroisse de Robinson

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        Roberto Gialdi (Italie)

        Jean 13, 34-35: “Je vous donne un commandement nouveau: Aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres”. Etre chrétiens ne signifie pas nécéssairement croire en Dieu, signifie aimer.

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