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5. Notre désir de réaliser une active fraternité entre les hommes qui sont tous, sans distinction, enfants de Dieu

 

On peut lire dans la première épître de Jean cette magnifique exclamation : « Voyez quel amour le Père nous a donné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu- et nous le sommes ! » (3,1) La condition d’enfants de Dieu est effectivement un don divin ; elle est une expression de la grâce. C’est pourquoi il est écrit à deux reprises dans la même épître que « Dieu est amour » (4, 8 et 16).

Dire que nous sommes « tous » enfants de Dieu, comme le déclare ce principe de notre mensuel, peut être mis en relation avec la pensée du grand mythe de la Genèse (Gn 1,27) affirmant que l’être humain a été créé à l’image de Dieu. Cette image est ou peut être fortement dégradée, mais elle n’est pas entièrement détruite, contrairement à ce qu’ont soutenu parfois certains théologiens. Cette marque divine en chacun de nous dit la dignité inconditionnelle de la personne humaine.

« Une active fraternité »

Reconnaître en Dieu un « Père » n’a de sens que si nous luttons pour donner, à travers « une active fraternité », une conséquence et une correspondance concrètes à la paternité divine, sinon nous ne croyons pas vraiment que Dieu est « Notre Père ». La verticalité d’un Dieu Père appelle ainsi l’horizontalité de la fraternité et c’est cet amour du prochain qui confère une existence à ce Dieu Père. Il dépend de nous que Dieu soit tel. Certains verront peut-être dans l’universalisme de la « fraternité » telle qu’elle s’affirme dans la devise de la France (liberté, égalité, « fraternité ») une résonance implicitement religieuse. Ont-ils tort ? Estimer et croire que nous sommes tous « sans distinction » enfants de Dieu ne va pas de soi et nous entraîne sur des chemins très difficiles. Jésus les a parcourus en donnant en exemple un Samaritain (donc un hérétique), une prostituée, un voleur collecteur d’impôts ; en promettant la vie à un malfaiteur crucifié avec lui ; en aimant et réintégrant des lépreux (bannis de la société), les estropiés de la vie et de notre monde, ceux qui sont tenus à l’écart. Tout cela nous le croyons, nous le savons, nous le disons. Il convient aussi, voire surtout, d’inscrire dans cette fraternité tous les hommes de bonne volonté, quels que soient leur religion ou leur athéisme. « Quiconque aime est enfant de Dieu et connaît Dieu » (1Jn, 4,7). Cela dit, transposer dans notre existence actuelle l’exemple du Christ et voir ce qui correspond exactement aujourd’hui à son attitude transgressive devrait bousculer bien des conforts et des conventions sociales.

 Salut universel

« Tous, sans distinction, enfants de Dieu ». Cela signifie-t-il aussi « tous, sans distinction, » sauvés ? Je me rappelle une séance de catéchisme pendant laquelle j’ai exposé l’idée d’un salut universel. Les jeunes présents furent enthousiasmés, et en fait très soulagés par rapport à leur peur de l’enfer. Mais je leur ai alors posé la question suivante : donc Hitler et Staline auront en Dieu le même sort que Martin Luther King et Albert Schweitzer ? Silence de mort et stupeur. Je conseille ici la lecture d’un ouvrage collectif  Y a-t-il un salut pour les salauds ? (Paris, Les Empêcheurs de tourner en rond/Le Seuil, 2007). Le pasteur Louis Pernot y écrit, sur cette question, un chapitre très remarquable. La réaction de mes catéchumènes consista alors à postuler une sorte de purgatoire le plus terrible possible, mais non pas éternel. Il leur appartenait, comme à chacun de nous, de se forger leur propre réponse en regard d’une foi, la mienne, en un salut universel. Ils ne me parurent pas si loin que ça de l’affirmation de Paul selon lequel certains seront sauvés « comme à travers le feu » (1 Co 3,15). Je me souviens d’un autre cas. Raphaël Picon m’avait demandé d’assurer avec lui une leçon pour quelques nouveaux étudiants de la Faculté de théologie protestante de Paris. Je ne me rappelle plus pourquoi l’occasion me fut tout à coup donnée de proclamer un salut universel. Plusieurs se récrièrent en me disant que cette conviction n’avait pas de clair fondement biblique. J’ai bataillé Bible en main et, finalement, ils me déclarèrent : « Vous avez tort, mais votre point de vue nous touche parce qu’il est animé par de la bonté envers tous. » Dieu en aurait-il moins que moi ?

« Hominisation »

« Tous, sans distinction, enfants de Dieu. » Chez certains l’image de Dieu en eux est exaltée et vive, chez d’autres elle est rabaissée et écrasée, pour ainsi dire anéantie. Mais dans tous les cas, elle est. J’aime à dire que l’homme n’est pas encore l’homme, qu’il nous appartient, en allant vers Dieu, de faire en sorte qu’il le devienne. Nous sommes enfants de Dieu et, simultanément, il nous appartient de le « devenir » (Jn 1, 12-13). Théodore Monod, dans ses Carnets (Le Pré aux Clercs, 1997) parlait, en empruntant ce mot aux paléontologues, de notre « hominisation », mais en se demandant si l’homme la voulait vraiment cette « difficile », cette « héroïque » hominisation ; l’homme « est-il décidé à devenir un homme ? », s’interrogeait-il alors. Mais Dieu aussi est en devenir tant qu’il n’est pas « tout en tous » (1 Co, 15,28), comme le dit Paul. Dieu devient et, à bien des égards, il dépend de nous que Dieu advienne en plénitude.

 

Dans ce principe d’Évangile et liberté, on ne parle pas à l’impératif. On nous parle ici de notre « désir » de réaliser une active fraternité entre les hommes. En pensant aux exigences mobilisatrices d’un christianisme social, certains trouveront ce mot « désir » bien faible et peu conquérant, presque défaitiste. Ne l’est-il pas en face des tâches immenses qui nous attendent et des appels au secours qui nous sont adressés par les innombrables victimes des violences et des injustices ? Nous n’aurions qu’un simple désir de fraternité ! Mais je trouve que ce mot est juste ; il est certes réaliste devant une tâche démesurée, mais le désir, en signalant un manque, nous invite en fait à un dynamisme créateur. Ce désir exprime quelque chose de très profond qui nous habite et qui dit certes notre humanité dans sa réalité, sa finitude, mais simultanément implique une ouverture, un espoir. La marque du désir, c’est assurément un manque, mais l’attente qu’il implique peut être active et avoir la dimension d’une recherche et d’une quête. Il porte ainsi en lui une orientation décisive vers ce qui nous dépasse, une transcendance. Il s’agit là d’une confiance en soi, en nos possibles, une réalité offerte. « Nous sommes des êtres finis ouverts sur l’infini », écrit André Comte-Sponville dans son « Introduction à une spiritualité sans Dieu » (L’Esprit de l’athéisme, Albin Michel, 2006). L’homme ne peut être réduit au néant de sa condition mortelle et pécheresse. Il n’est pas qu’un vaincu de l’histoire, un prisonnier impuissant et sans voix, un captif prostré au pied d’une croix. Le « désir de réaliser une active fraternité entre les hommes » n’est pas qu’un espoir vague et stérile, il nous porte vers la vie et vers les autres. Il est une force et un élan possibles, une volonté et non pas l’abandon passif à des chimères, à des réalités inaccessibles, une sorte de résignation et d’enfermement.

« Aimez vos ennemis » (Mt 5,44), déclare Jésus ; il ne s’agit pas alors de baisser les bras, de renoncer, de capituler, mais bien davantage de tout entreprendre, dans un geste de fraternité, pour transfigurer le mal au lieu de nous laver les mains en le refoulant en enfer. Une vie véritablement humaine peut être, par fidélité à l’Évangile, une entreprise de transfiguration du mal nous associant librement à une œuvre créatrice et divine.

 

À propos Laurent Gagnebin

docteur en théologie, a été pasteur de l'Église réformée de France, Paris ( Oratoire et Foyer de l'Âme ) Professeur à la Faculté protestante de théologie.Il a présidé l’Association Évangile et Liberte et a été directeur de la rédaction du mensuel Évangile et liberté pendant 10 ans. Auteur d'une vingtaine de livres.

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